LÉNA ORSO
Couverture de Mon coloc alien dort collé à moi

Mon coloc alien dort collé à moi

Une comédie romantique très épicée à bord d'une station spatiale

Novella · environ 1 h de lecture · paru le 17 juillet 2026

L'histoire

Mon coloc alien dort collé à moi est une romance alien de Léna Orso.

Je ne touche jamais personne sans signal explicite. C'est la règle, chez moi, depuis toujours.

Sauf que le traité m'a collée dans un module avec un alien dont l'espèce dort en contact total. Peau contre peau, toute la nuit, pour réguler sa température. Première nuit, j'ai froid. Je me colle contre lui. Il prend ça pour un oui.

Je lui ai écrit une grille : quelle main, quel contact, quel signal. Il l'a lue en entier, il a souri, et il a entrepris de la démonter ligne par ligne. En attendant, chaque fois, que je lui ouvre la suivante. Sa peau s'allume quand il a envie de moi. La mienne a fini par apprendre à répondre.

Dans un module sans chauffage, il ne reste qu'une question : qu'est-ce qui, depuis le début, n'était pas un signal ?

Extrait

Le début du livre

La chaleur me parvient avant lui. Trois pas dans le sas et l'air change de densité, devient épais, presque organique. C'est la première donnée que la station m'envoie sur mon colocataire : il rayonne.

Lui, c'est Taron. Je le sais par le dossier, pas encore par la vue. Le Bureau des Affectations Mixtes m'a transmis une fiche de deux pages : espèce kel'tan, fonction technicien thermique, et une ligne que j'ai relue trois fois sur le trajet. Régulation corporelle par contact. À l'époque, derrière mon écran, ça m'avait paru anodin. Une note de bas de page biologique. Le genre d'information qu'on archive et qu'on oublie.

Le panneau coulisse. Il est plus grand que la fiche ne le laissait croire. Peau cuivrée qui capte la lumière du couloir et la garde, comme si elle la stockait pour plus tard. Et il sourit. Le sourire monte jusqu'aux yeux et les plisse, occupe tout le visage avant que le premier mot ne sorte. Je relève le phénomène par habitude professionnelle. La plupart des espèces sourient avec la bouche seule. Lui sourit avec l'ossature entière.

– Estelle. Tu es là.

Constat exact. Je suis effectivement là. Sa formulation n'a ni question ni politesse de seuil. Une satisfaction nue, posée à voix haute, sans filtre. Mon espèce ne fait pas ça. Mon espèce annonce sa présence, elle ne s'en réjouit pas à découvert.

– Je suis là, je confirme.

Il avance d'un pas. Réflexe immédiat : je recule d'un demi-pas, à la distance réglementaire exacte. On apprend ça avant de marcher, chez moi. Le contact non sollicité requiert un signal explicite. Une main tendue, paume ouverte, dans l'axe du corps. Tant que le signal n'est pas donné, l'espace entre deux personnes reste inviolable. Une règle de courtoisie aussi vieille que ma culture, intégrée si profond qu'elle est devenue un muscle.

Il s'arrête. Penche la tête. Le sourire tient bon, mais derrière, son regard enregistre mon recul, le pèse, le range quelque part.

– Tu as froid ?

– Non.

– Tu as reculé.

– C'est le protocole.

Il répète le mot. « Protocole. » Il le goûte comme un aliment inconnu, le retourne sur sa langue. Aucune contrariété chez lui, aucune vexation, rien que de la curiosité pure, ouverte, désarmante. J'avais préparé plusieurs réponses à plusieurs réactions probables. L'absence de réaction n'était pas dans mes prévisions.

– D'accord, il dit enfin. Apprends-moi le protocole.

Le traité interespèces a ses raisons, et aucune ne m'a demandé mon avis. Partage d'habitat obligatoire sur les stations mixtes : un module, deux occupants, une seule pièce de vie et une seule zone de sommeil. La logique administrative veut que la cohabitation forcée fabrique de la compréhension mutuelle. La logique administrative n'a jamais dormi à un mètre d'un inconnu qui dégage la température d'un four en veille.

Je passe le seuil. Le module est conforme au plan que j'ai mémorisé : six mètres sur quatre, cloison de séparation rétractable, et au fond, la zone de sommeil. Une seule plateforme. Large, mais une seule. Ce détail figurait dans mon dossier d'affectation, sous la mention « à résoudre ». Le voir en vrai déplace le problème du théorique vers l'immédiat.

– Il n'y a qu'un lit, je dis.

– Oui.

– Sur la fiche, il était indiqué deux couchages.

– Sur la fiche de ton espèce. La mienne dit autre chose.

Il pose son sac contre la cloison, sans hâte.

– On ne dort pas séparés, nous. On ne sait pas faire.

Je traite l'information. Je la recoupe avec la ligne du dossier que j'ai relue trois fois. Régulation corporelle par contact. Le sens se réorganise d'un coup, comme une image qui passe au point. Ce n'était pas une note de bas de page. C'était l'avertissement principal, rédigé en petits caractères par un fonctionnaire qui croyait que je lisais tout.

– Ton espèce régule sa température par le contact, je dis lentement. C'est ça.

– On régule beaucoup de choses par le contact.

Le sourire revient, plus large.

– La température, c'est juste la plus facile à expliquer aux humains.

Je reste debout au centre de la pièce, à la distance réglementaire de tout. Mon dossier m'avait donné une espèce, une fonction, une ligne de biologie. Il ne m'avait pas donné ça : un homme cuivré qui chauffe l'air, qui prend ma présence pour un cadeau, et qui vient de m'annoncer, avec la tranquillité de l'évidence, que nous allions dormir collés.

– Je vais établir des règles, je dis.

– Génial, il répond. J'adore les règles.

Il a l'air sincère. C'est le plus déstabilisant.

J'ouvre la grille la première heure. C'est un document que mon espèce fournit à tout partenaire d'habitat non-humain : une matrice de signaux, contact par contact, avec la formulation exacte du consentement requis. Main sur l'épaule : signal verbal préalable. Contact dos à dos : tolérance de proximité, pas d'initiative. Contact frontal prolongé : signal explicite, double validation. J'ai imprimé la version longue. Je la fixe au mur, près de la plateforme, à hauteur d'œil. Un mode d'emploi pour deux corps qui ne parlent pas la même langue tactile.

Taron lit la grille en entier. Debout, penché, l'index qui suit les lignes. Je m'attends à une objection, à un débat, au minimum à une question sur la logique de la double validation. Il arrive en bas, se redresse, et hoche la tête.

– C'est beau, il dit.

– Ce n'est pas censé être beau. C'est censé être clair.

– Les deux.

Il tapote la dernière ligne du doigt.

– Vous avez écrit comment se toucher. Nous, on n'a rien écrit. On se touche, c'est tout.

Une réponse à traiter plus tard. La grille est au mur, près de la plateforme, à hauteur d'œil. La grille tiendra.

La première soirée fournit ses données. Le module a un seul système thermique, et il est calibré sur lui. L'air stationne à une température qui me convient le jour, habillée, en mouvement. La nuit, immobile, sous une seule couverture pensée pour une peau qui produit son propre chauffage, le calcul change. Un paramètre, pour l'instant. Rien d'autre.

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