LÉNA ORSO
Couverture de Terraformation intime

Terraformation intime

Nouvelle · environ 55 min de lecture · paru le 26 juin 2026

L'histoire

Terraformation intime est une romance alien de Léna Orso.

On m'a larguée seule sur un caillou mort à terraformer. Sauf que le caillou n'est pas mort. Il respire. Son air me tue en douze minutes.

Le seul moyen de rester en vie : la bouche de Vahr. Le géant de lumière qui descend de la crête, me plaque contre lui et décide que je suis à lui.

Chaque souffle qu'il me vole me change. Ma peau s'allume. Mon corps apprend ce monde palier par palier : l'air d'abord, puis le reste. La planète entière me veut à travers lui, et plus elle me réécrit, moins j'ai envie de repartir.

Neuf kilomètres jusqu'à la balise. Une laisse de dix mètres qui s'allonge un peu plus quand il me prend. Je peux encore rentrer chez moi.

Ou rester. Et décider, moi, qui appartient à qui.

Extrait

Le début du livre

Le sol monte trop vite.

La capsule percute. Mon crâne cogne la coque. Mes dents claquent. Tout vibre, puis se fige.

Noir une seconde. Deux.

Je rouvre les yeux. Le tableau de bord clignote rouge. Une alarme hurle dans mon casque, aiguë, continue. Je connais ce son. Brèche d'atmosphère. Le sas a cédé à l'impact.

Je détache le harnais. Les boucles sautent une à une. Je bascule contre la console. Mes côtes encaissent le choc. Je m'en fous.

Dehors, du gris. Du mouvement lent derrière le hublot fendu.

L'alarme baisse d'un ton. Plus grave, plus mauvais. Mon masque. Il siffle contre ma joue.

Je le plaque des deux mains. J'inspire.

L'air entre. Il brûle. Trop court. J'inspire encore. Même brûlure. Comme avaler du sable chaud.

Filtre saturé en quarante minutes, disait le briefing. Quarante. Le compteur du masque affiche douze.

Douze minutes.

Je jure. Le mot se perd dans le casque.

Je bascule l'émetteur. Canal d'urgence. Je donne mon matricule, ma position, l'état du sas. Je répète. Trois fois.

Rien. Pas un grésillement. Le vaisseau-mère est passé derrière l'horizon il y a une heure. Il ne repassera pas avant la nuit. S'il repasse.

Personne ne sait que je suis tombée. Personne ne viendra.

Je coupe l'émetteur. Mes mains tremblent. Je les serre en poings sur mes cuisses jusqu'à ce que ça s'arrête. C'est le manque d'air. Je connais. J'ai fait l'entraînement en caisson. La tête qui se vide, les doigts qui picotent. Sauf qu'en caisson, quelqu'un ouvre la vanne quand tu cognes la paroi.

Ici, personne pour ouvrir la vanne.

Je décroche le scanner de ma cuisse. Écran fissuré. Il s'allume quand même. Carte locale. Un point pulse à l'est. La balise d'extraction. Neuf kilomètres.

Neuf kilomètres. Douze minutes d'air. Le calcul ne tient pas.

Je sors quand même.

L'écoutille résiste. Je pousse de l'épaule. Une fois. Deux. Le métal grince, cède d'un coup. Je tombe à genoux dans une boue tiède. Elle colle à mes paumes. Elle est chaude. Trop chaude pour de la boue.

Première chose, la lumière. Pas de soleil. Le ciel pèse bas, couleur de plomb. Mais le sol luit. Des veines pâles courent sous la surface, bleues, paresseuses. Elles pulsent. En rythme.

Comme un pouls.

Je me relève. Mes bottes s'enfoncent. Une vibration sourde remonte dans mes mollets. Régulière. Profonde. Le briefing parlait d'un caillou mort. Atmosphère toxique, zéro relevé biologique. Un chantier vierge à terraformer.

Le briefing mentait sur tout.

Le masque siffle. Onze minutes.

Je marche vers l'est. Vite. La boue tire mes pieds à chaque pas. Autour, des formes hautes, sombres. Des troncs, peut-être. Lisses, gonflés, parcourus des mêmes veines bleues.

L'un d'eux bouge.

Je m'arrête net. Main sur l'arme de cuisse. Le tronc s'est tourné. Vers moi. Sans bruit.

Je recule d'un pas. Le sol sous ma botte se contracte. Une pression monte. Comme une paume qui se referme sur ma semelle.

Je dégage mon pied d'un coup de talon. Le cœur cogne fort. L'air me manque déjà.

Dix minutes.

Je cours.

Les veines bleues s'allument sur mon passage. Par vagues. Devant mes pieds, jamais derrière. Elles tracent un chemin. Ou un piège. Je suis ce qui s'éclaire parce que le reste est noir.

Le terrain descend. Une faille s'ouvre, étroite, profonde. De la vapeur en monte, chaude, épaisse. Ça sent le métal et le sucre.

Je longe le bord. Mon pied dérape. La boue lâche.

Je tombe.

Ma main fouette l'air. Trouve quelque chose. Une racine, en travers de la faille. Je m'y accroche des deux poings. Mes jambes pendent dans le vide. La vapeur me lèche les bottes.

La racine est chaude. Elle bat sous mes doigts. Le même pouls que le sol. Lent. Vivant.

Elle se resserre autour de mes poignets. Elle me tient.

Je me hisse. Coude par-dessus le bord. Genou. Je roule sur le dos, dans la boue tiède, et je reste là deux secondes. Le souffle court. Le masque siffle dans le rouge.

Sept minutes.

Je me redresse. La racine s'est rétractée dans le sol. Comme si elle n'avait jamais été là.

Devant moi, le chemin de lumière continue. Il monte vers une crête. Au sommet, une masse. Sombre, immense, immobile.

Je lève les yeux.

La masse respire. Je vois ses flancs gonfler, dégonfler. Lents. Énormes. La même cadence que tout le reste.

Et puis elle se détache de la crête. Elle descend. Vers moi.

Mes doigts se crispent sur la crosse. Je ne la sors pas. Quelque chose me dit que ça ne servira à rien.

Le masque hurle. Cinq minutes.

Elle descend la pente sans un bruit. Pour une telle masse, c'est ça, le pire. Le silence.

Je tiens la crosse à deux mains. Je garde l'arme baissée. Pour l'instant.

La forme s'arrête à dix mètres. Le chemin de veines bleues s'allume entre nous, vif, puis s'éteint. Comme une présentation.

Je la distingue mal. Le ciel pèse trop bas, la lumière est trop pauvre. Une silhouette debout. Trois mètres de haut, peut-être plus. Des épaules larges. Une tête qui penche vers moi.

Et de la lumière sous la peau. Les mêmes veines que le sol. Elles courent le long de ses bras, de son torse, de sa gorge. Elles pulsent au rythme de la planète.

Il fait partie de la planète. Ses veines battent avec le sol.

Le masque hurle. Quatre minutes.

Je recule. Mauvaise idée. Mon talon trouve le vide de la faille. Je me rattrape de justesse, bras écartés.

Lui ne bouge pas. Il regarde. Sa tête suit mon geste. Ses veines s'éclairent plus fort quand je vacille. Comme s'il réagissait à ma chute évitée.

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