
Ses tentacules savent où me toucher
Je connais cette grotte depuis l'enfance. Cette nuit, la grotte me connaît en retour.
Nouvelle · environ 50 min de lecture · paru le 5 juillet 2026
L'histoire
Ses tentacules savent où me toucher est une romance tentaculaire de Léna Orso.
Je connais chaque fissure de cette grotte. Je plonge ici depuis que j'ai dix ans. Le boyau, les rochers, la poche d'air au plafond. Ce soir, la marée monte trop vite. Le passage se ferme. Dans le noir, quelque chose de tiède s'enroule autour de ma cheville.
L'eau se réchauffe là où elle ne devrait pas. Les courants ne remontent pas les jambes. Les courants n'ont pas de ventouses. Et les deux points de lumière dorée sous la surface n'existent dans aucun guide marin.
Ça réagit quand je gémis. Ça accélère quand je me tais. Et quand ça me soulève hors de l'eau, il n'y a plus d'appui, plus de sol, plus rien – sauf eux.
Le début du livre
L'eau me prend les chevilles et c'est froid, ce froid de juin qui n'a pas encore tourné, ce froid qui sent le varech et le sel, qui pique les coupures que je ne savais pas avoir sur les pieds, et je connais ce froid, je le connais depuis que j'ai dix ans, depuis que mon père m'a montré l'entrée de la grotte un matin de marée basse en me disant de ne jamais y aller seule.
J'y vais seule depuis quinze ans.
La crique est noire. La lune est derrière la falaise, et la seule lumière c'est le reflet du phare de Kerdonis qui balaye la roche toutes les quatre secondes, un trait blanc qui effleure l'entrée de la grotte et puis rien, et puis le noir, et dans ce noir l'eau est un son plus qu'une chose, un clapotis gras contre la paroi, un souffle de marée qui aspire et recrache les galets sous mes pieds.
Je marche. L'eau monte. Mes mollets, mes genoux, et la roche sous mes pieds change de texture, du granit coupant au sable lisse, puis à quelque chose de plus doux, d'organique, une couche de mousse ou d'algue qui cède sous mon poids comme une peau gonflée d'eau. Mes cuisses. Je porte un maillot et un short, et le tissu colle, et le froid remonte dans mes os, dans mes dents, et c'est bon. C'est le bon froid. Celui qui dit que personne n'est là, que la falaise m'appartient, que le monde s'arrête à la gueule de cette grotte et que tout ce qui est derrière, les touristes, le bourg, la boulangerie, le parking, tout ça n'existe plus.
La voûte descend. Mes cheveux touchent la roche. Je plonge.
Sous l'eau c'est un autre silence, épais, compact, un silence qui a un poids sur les tempes et dans les oreilles, et mes mains trouvent la paroi, courent sur les anfractuosités que je connais par cœur, la saillie à gauche, le creux à droite, le boyau qui s'élargit après deux mètres, et la sensation de l'air sur mon visage quand je sors de l'autre côté, dans la salle.
La grotte. Ma grotte.
Le plafond est haut ici, trois ou quatre mètres, je ne l'ai jamais mesuré. L'eau m'arrive à la taille. Le sol est plat, sablonneux, et quand la marée est basse l'eau est si calme qu'on pourrait croire à une piscine, sauf que l'odeur est sauvage, iodée, lourde, une odeur qui tapisse le cou et qui reste sur la chair pendant des heures après.
Je m'adosse à la paroi. La roche est douce contre mon dos. Elle est toujours comme ça ici, même en hiver, même quand l'eau est à douze degrés, la roche garde une douceur qui vient de dessous, de la terre, et mon dos s'y presse et mes épaules se relâchent et ma nuque trouve l'angle qu'elle trouve toujours, cette petite concavité qui semble taillée pour ma tête.
C'est ici que tout ralentit. Le pouls. Le bruit dans le crâne. Les pensées qui tournent depuis trois jours sur le bail, le propriétaire, le plombier, les canalisations, la facture, tout ça tombe au fond de l'eau et se noie.
Je ferme les yeux.
L'eau clapote. Le phare, quelque part dehors, continue de tourner, mais ici la lumière n'entre pas. Le noir est total. Et dans ce noir, le seul repère c'est la température, la douceur incandescente de la roche dans mon dos, le froid de l'eau sur l'abdomen, la ligne exacte où les deux se rencontrent au milieu de mes côtes.
Je respire.
Et puis l'eau change de température.
Un courant chaud passe contre ma cheville gauche, un souffle de chaleur dans le froid, une haleine dans l'eau, et ça dure une seconde, deux, et ça disparaît, et le froid revient, et je me dis que c'est un courant thermique, une poche d'eau chaude, les roches volcaniques en dessous qui font ça parfois.
Sauf que ça revient.
Plus haut. Mon mollet. Un courant tiède qui longe l'os, qui épouse la courbe du muscle, qui remonte, posé, précis, et ce n'est pas un courant. Les courants ne remontent pas les jambes. Les courants n'ont pas de direction.
Mon cœur accélère. Mes mains trouvent la paroi. Je recule d'un pas. Mes pieds glissent sur le sable.
Et un anneau vivant touche ma cheville droite.
Un contact. Rond, lisse, tiède de l'intérieur, de la largeur d'un poignet, et ça s'enroule. Posément. Autour de ma cheville, un tour, puis deux, et la pression est légère, presque rien, un bracelet d'eau vivante qui se referme sur l'os, et mes doigts griffent la roche derrière moi et je tire ma jambe et ça tient.
Ça tient sans serrer. Juste assez pour que je sente que c'est là. Juste assez pour que le mouvement de ma jambe rencontre une résistance, douce, élastique, une main ouverte qui dit non en silence.



