
Je négocie avec ses tentacules chaque matin
Règle n°1 : pas avant le café.
Novella · environ 1 h de lecture · paru le 14 avril 2026
L'histoire
Je négocie avec ses tentacules chaque matin est une romance tentaculaire de Léna Orso.
Il y a six semaines, ma cave a pris l'eau. L'assurance n'a pas rappelé. Le plombier non plus. La chose tentaculaire qui s'est installée dans ma baignoire n'a pas l'air de vouloir partir.
J'ai plastifié trois règles sur le frigo.
Règle un : pas avant le café. Règle deux : pas au-dessus de la taille avant 20 h. Règle trois : pas pendant les appels Teams.
La créature respecte les règles, mais... elle les interprète aussi.
La cafetière qui tombe en panne un samedi matin. Les tentacules qui franchissent ma taille à 20h pile. La gaine de ventilation pendant une visio avec mon manager.
Six semaines que je perds du terrain. On va devoir changer les règles.
Le début du livre
La chose a bouché la baignoire.
Je le sais parce que l'eau monte sous mes pieds et que je n'ai même pas encore ouvert le robinet. Je suis debout dans la salle de bain, en culotte, ma brosse à dents dans la bouche, et il y a trois centimètres d'eau tiède autour de mes chevilles. Tiède. Pas froide. Pas la fuite du joint que le plombier refuse de venir regarder depuis octobre. Tiède. Un bain qu'on aurait oublié.
Je baisse les yeux.
La chose est dans la baignoire. Évidemment.
Elle occupe à peu près la moitié de l'espace : c'est une masse gris-bleu irisée, compacte, vaguement ronde si on plisse les yeux et qu'on accepte de ne pas y chercher de forme précise. Six... tentacules visibles. Ah, peut-être sept ? Et une huitième est quelque part derrière le rideau de douche.
Elle m'a rapporté une chaussette mouillée, il y a quelques jours. Je ne sais pas d'où elle vient. Ce n'est pas une de mes chaussettes.
Elle a deux yeux ambrés. Fixes. Pas de paupières. Elle me regarde me brosser les dents. Fascinée, apparemment. Je dois être la chose la plus captivante de l'univers.
– La baignoire.
Je parle la bouche pleine de dentifrice.
– On en a parlé, de la baignoire.
La chose penche sur le côté. Toute la masse bascule, lentement, un sac de linge mouillé qui glisse. C'est censé être mignon. C'est un peu mignon. Je ne le dirai jamais à voix haute.
Le tentacule derrière le rideau ressort et s'enroule autour du pommeau de douche. L'eau monte d'un demi-centimètre.
Je crache le dentifrice, j'enjambe le bord de la baignoire en essayant de ne pas poser le pied sur un appendice, et je vais dans la cuisine.
Les règles sont affichées sur le frigo.
Plastifiées. Aimantées. J'ai même utilisé des couleurs. Trois règles. Trois lignes. Le minimum vital pour cohabiter avec un organisme marin non identifié qui a décidé que ma cave inondée était un Airbnb longue durée.
Règle n° 1 : Pas avant le café.
Règle n° 2 : Pas au-dessus de la taille avant 20 h.
Règle n° 3 : Pas pendant les appels Teams.
Les règles sont nées la deuxième semaine. Quand j'ai compris que la chose ne repartirait pas avec la décrue et qu'elle avait des opinions bien à elles sur l'endroit le plus agréable où poser ses ventouses.
Le café coule. La cafetière fait le bruit habituel, un gargouillis de plomberie fatiguée qui dure exactement quatre minutes et demie. Quatre minutes et demie pendant lesquelles je ne suis pas fonctionnelle. Quatre minutes et demie pendant lesquelles la chose n'a pas le droit de me toucher. C'est la règle. Elle le sait parce qu'elle a testé, j'ai hurlé, et elle a passé deux heures enroulée derrière le chauffe-eau, penaude.
Elle apprend vite.
Je l'entends arriver ; elle fait une vibration qui fait trembler la surface du café dans la tasse. Un ronronnement de radiateur en fin de vie. Sauf que mon radiateur ne se déplace pas, lui. Et ne laisse pas de traces de mucus sur le parquet.
La chose est dans l'encadrement de la cuisine. Elle tient dans l'espace, tout juste. Les tentacules sont repliés, serrés contre la masse principale. Deux yeux ambrés. Elle observe ma fixation sur la cafetière.
– Non.
La vibration change de fréquence. Plus grave. Ça ressemble à de la contrition, si la contrition avait une fréquence hertzienne.
Elle attend.
Le café coule.
J'attends aussi.
Le problème avec la chose (je ne lui ai pas donné de nom, donner un nom c'est s'attacher, s'attacher c'est garder, garder c'est accepter qu'on vit avec un invertébré marin dans un T3 à Montreuil), le problème avec la chose, c'est qu'elle comprend bien les horaires. Elle sait que la cafetière met quatre minutes et demie. Elle sait que mon réveil sonne à 6 h 45 en semaine et pas le week-end. Elle sait que je rentre du boulot entre 18 h 30 et 19 h 15 selon la ligne 9.
Et elle sait que la règle numéro un expire au moment où ma première gorgée touche mes lèvres.
Un tentacule se déroule. Lentement. Celui du côté gauche de la masse, le plus fin, celui qui a la texture d'un gant de vaisselle mouillé. Il se pose sur le carrelage. Avance d'un centimètre. Deux. Trois. Direction : ma cheville gauche.
Le café n'est pas prêt.
– Non.
Le tentacule s'arrête. Se rétracte. La chose émet un son, pas le ronronnement, autre chose. Un petit crépitement mouillé, une bouche qui se ferme sous l'eau. L'équivalent tentaculaire d'un soupir.
Je prends ma tasse. Je bois. Le café est infect : trop fort, trop chaud, le filtre a encore laissé passer du marc. Je bois quand même. La chose suit chaque gorgée. Chaque gorgée la rapproche de ce qu'elle attend depuis des heures.
La dernière gorgée.
Je pose la tasse dans l'évier.
La chose ne bouge pas. Mais la vibration reprend.
La cohabitation a commencé il y a six semaines.
Six semaines depuis l'inondation. La cave a pris quarante centimètres en une nuit : canalisation pétée, reflux d'égout, la totale. L'assurance n'a toujours pas rappelé. Le plombier non plus. Et quand l'eau est enfin redescendue, il restait la chose.
Pas de mode d'emploi. Pas de notice. Pas de vidéo YouTube intitulée « Que faire quand un organisme marin s'installe dans votre cave et refuse de partir ». J'ai cherché. J'ai aussi cherché « identifier créature marine Île-de-France » et « vétérinaire exotique Montreuil » et « est-ce que les pompiers prennent en charge les invertébrés ». Les pompiers m'ont raccroché au nez quand j'ai appelé.
La première semaine, elle est restée dans la cave. Je descendais vérifier les dégâts, elle était là, enroulée autour de mon balai. Inoffensive. Discrète. Une locataire qu'on oublie si on n'ouvre pas la porte du sous-sol.
La deuxième semaine, elle a monté les escaliers.
Je l'ai retrouvée dans la cuisine à trois heures du matin. Enroulée autour du lave-vaisselle en marche. La vibration du cycle de lavage, c'est ça qui l'avait attirée. La chaleur et les vibrations. Elle collait sa masse contre la paroi en métal et elle ronronnait, tranquille.
J'ai crié. Elle a fait le truc de la tête penchée. Toute la masse qui bascule, comme un ballon dégonflé. Les yeux ambrés, grands, fixes, sans paupières, aucune expression possible et pourtant l'air de s'excuser.
Je l'ai renvoyée dans la cave. Elle est remontée le lendemain. Et le surlendemain. Et le jour d'après. Le quatrième jour, j'ai trouvé la chaussette mouillée devant ma porte de chambre. Le cinquième, deux chaussettes et un bouchon de liège. Le sixième, elle dormait sur le paillasson de l'entrée et un tentacule pendait sous la porte tel un serpent fatigué.
Le septième jour, j'ai lâché l'affaire.
Elle vit ici maintenant. Elle vit dans la baignoire, sur le radiateur du couloir, parfois dans le panier à linge (le sale, jamais le propre, elle a compris la différence, je ne sais pas comment). Elle mange je ne sais pas quoi. Peut-être rien. Peut-être les résidus de calcaire dans les canalisations. Je ne pose pas la question parce que je ne veux pas connaître la réponse.



