
Chaque tentacule a une idée
Mon comité de tentacules n'est jamais d'accord. Sauf sur une chose : moi.
Novella · environ 1 h de lecture · paru le 14 août 2026
L'histoire
Chaque tentacule a une idée est une romance tentaculaire de Léna Orso.
Je préside un comité de tentacules. Six membres, six avis, zéro discipline.
Alors j'ai pris les choses en main. Je les ai nommés un par un, j'arbitre leurs querelles, je les fais concourir pour mon plaisir. Le Pressé fonce. Le Tendre prend son temps. Le Minutieux ne rate jamais sa cible. Le seul point à l'ordre du jour, c'est moi.
Première manche, ils jouent poliment, chacun son tour. Deuxième manche, ils me soulèvent et oublient mes règles. Et le jour où mon assemblée ingouvernable finit par voter à l'unanimité, je découvre exactement ce dont six tentacules parfaitement coordonnés sont capables.
Je n'avais jamais ri et joui en même temps. Mon comité a changé ça.
Le début du livre
Quelque chose de tiède me remonte le long du mollet, et je ne baisse pas les yeux.
Inutile. Je les reconnais tous, maintenant, rien qu'au contact. La séance est ouverte.
Celui qui vient de me frôler est un impatient. Toujours le même. Il teste la cheville, saute le genou, file vers la cuisse comme s'il y avait un prix à décrocher en haut. Il y en a un, de prix. Seulement ce n'est pas en se dépêchant qu'on le gagne, et ça, il ne l'a toujours pas compris.
Je décroise les jambes. Lentement. Histoire de voir qui suit le mouvement.
Ils suivent. Une pointe me rattrape le mollet avant même que je sois arrêtée.
La pièce entière semble respirer autour de moi. Le canapé sous mes fesses n'est plus tout à fait un canapé, depuis le temps : c'est une marée patiente, tiède, qui déborde des coussins et s'enroule au pied de la table basse. Quand je me suis installée tout à l'heure, mug à la main, il dormait encore. Enfin, il faisait semblant. Aucun d'eux ne dort vraiment quand j'entre dans la pièce. Ça aussi, je l'ai appris.
Un deuxième contact, plus haut, à l'arrière de la cuisse. Celui-là est doux. Il ne pousse pas, il propose. Il pose juste sa pointe contre ma peau et attend, comme on lève la main poliment au fond d'une salle. Je tapote ma cuisse du bout des doigts. Pas encore, toi. Tu auras ton tour.
Parce qu'il y a un ordre du jour, dans cette maison. C'est moi qui le tiens.
– Bon, je dis à voix haute, à personne et à eux tous. On reprend où on s'est arrêtés ?
Pas de réponse. Il n'y en a jamais. Le comité ne parle pas, le comité agit, et c'est bien ce qui rend les débats vivants. À ma question, trois pointes se redressent en même temps au ras du tapis, luisantes, indécises, et je vois très bien le calcul de chacune. L'impatient veut foncer. Le doux veut bien faire. Et le troisième, là, qui se balance d'un air absorbé sans rien décider, c'est le maladroit, et il va casser quelque chose avant la fin de la matinée, je le sens venir.
Une goutte de café a refroidi au fond du mug. Je le pose par terre, et trois centimètres trop à gauche une ventouse s'en empare aussitôt, ravie, comme si je venais de lui confier une mission d'État. Il soulève le mug. Le promène. Le repose ailleurs. Personne ne lui avait rien demandé.
– Repose ça où tu l'as pris, je soupire.
Il ne le repose pas. Il le garde. Il a un mug, maintenant, c'est son mug, et tout son petit être de chair tiède vibre de fierté autour de l'anse. Je ne vais pas me battre pour un mug. J'ai d'autres motions à l'ordre du jour.
Le tiède de tout à l'heure a profité de la diversion. Il est remonté. Il est haut, maintenant, là où la peau est claire et marque pour un rien, et la pointe trace un cercle paresseux sur l'intérieur de ma cuisse, juste assez pour que je le sente partout sans qu'il touche nulle part d'important. Petit malin.
Je ferme les yeux une seconde. Ce n'est pas de la fatigue. C'est de la stratégie. Les yeux fermés, je les distingue mieux : le poids, la chaleur, la texture de chacun. Le pressé est sec et nerveux. Le doux est plus lourd, plus lisse. Le maladroit a toujours une ventouse qui accroche de travers. Dans le noir, je les compte comme on compte des joueurs avant le coup d'envoi.
Cinq. Non. Six. Le sixième vient d'arriver, prudent, par-derrière le dossier.
Je rouvre les yeux et je souris au plafond.
– D'accord, je dis. Vous voulez jouer ? On va jouer.
La marée se resserre d'un cran, partout à la fois, et la pièce se met à sentir le sel chaud et la peau. Quelque part contre ma hanche, une pointe tapote. Une fois. Deux. Trois. Le rythme de quelqu'un qui trouve que la réunion traîne en longueur.
– Patience, je dis à celui-là. La patience, c'est la moitié du jeu.
Il tapote plus vite.
Bon. La moitié pour les autres, alors. Pas pour lui.
La première règle, quand on préside un comité pareil, c'est de savoir qui est qui. Sinon on perd. On se fait déborder, au sens propre, et on finit collée au plafond en se demandant comment c'est arrivé. Ça m'est arrivé. Une fois. On apprend.
Alors je les ai nommés. Pas des vrais noms, ils ne répondent pas aux vrais noms, ils ne répondent à rien d'ailleurs. Des fonctions. Des rôles. Comme une équipe, comme un conseil d'administration où chaque siège a son caractère, sauf que mon conseil d'administration est tiède, mouillé, et entièrement consacré à ma personne.
– Toi, je dis en tapotant la pointe nerveuse qui a déjà reconquis le haut de ma cuisse, tu es le Pressé.
Le Pressé frémit de la base à l'extrémité, flatté, et essaie immédiatement de monter plus haut pour mériter son titre. Typique. Je le repousse d'une pichenette. Il revient. Je le repousse encore.
– Et c'est pour ça que tu t'appelles le Pressé, je dis. Tu écoutes jamais.
À ma gauche, le lourd, le lisse, celui qui propose au lieu d'exiger, s'avance d'un centimètre et s'arrête. Il attend mon verdict. Lui, au moins, il a de l'éducation.
– Toi, le Tendre.
La peau du Tendre s'allume. C'est le mot. Une lueur passe sous sa surface, brève, comme une braise qu'on souffle, et la couleur court le long de toute sa longueur avant de s'éteindre. Ils font ça quand ils sont contents. J'ai mis des semaines à comprendre que ce n'était pas de la décoration mais une réponse, leur façon à eux de dire oui, de dire encore, de dire choisis-moi. Le Tendre rougit donc de plaisir parce que je lui ai donné un joli nom, et franchement, c'est adorable, et ça ne lui donnera aucun avantage à la manche.



