LÉNA ORSO
Couverture de Je les ai montées l'une contre l'autre

Je les ai montées l'une contre l'autre

Tentacle romance

Nouvelle · environ 60 min de lecture · paru le 30 mai 2026

L'histoire

Je les ai montées l'une contre l'autre est une romance tentaculaire de Léna Orso.

Je suis entrée dans la grotte par curiosité. Le panneau disait « interdit ». J'ai avancé quand même.

La première créature m'a trouvée. Lente, chaude, patiente. Des tentacules lisses qui prennent leur temps. Score : 1-0 pour elle.

La deuxième attendait dans le noir. Rapide, froide, précise. Tout l'inverse. Score : 1-1.

Deux espèces qui se détestent. Un seul corps à se partager. Et moi au milieu qui distribue les points.

Le problème, c'est que j'ai arrêté de compter.

Extrait

Le début du livre

L'eau est tiède. C'est la première chose bizarre dans cette histoire. La deuxième, c'est que la roche sous mes pieds vibre.

Je m'enfonce dans le boyau en traînant ma paume le long de la paroi. Mouillée, lisse, chaude comme de la peau vivante. L'eau m'arrive aux genoux et monte à chaque pas. Ma lampe frontale découpe des reflets cuivrés dans l'obscurité, et tout scintille comme un piège à touristes. Sauf qu'il n'y a pas de touristes ici. Il n'y a personne. Le dernier panneau lisible disait « interdit » en trois langues et quelqu'un avait ajouté un crâne au marqueur.

J'avance quand même. Je fais toujours ça.

Le passage se resserre. Le plafond descend. Ma lampe accroche les nervures de la roche et l'eau se réchauffe encore d'un cran. Chaude, maintenant, comme si quelque chose respirait en dessous. La vibration dans la pierre a changé de fréquence. Plus basse. Plus traînante. Un ronronnement sourd qui me remonte des pieds jusqu'aux chevilles.

Dix mètres plus loin, le boyau s'ouvre d'un coup.

La grotte est immense. Un dôme de pierre noire polie par des millénaires d'eau, haut de six ou sept mètres. Mon faisceau balaie les parois et la lumière ricoche sur des centaines de surfaces mouillées. Le sol descend en pente douce vers un bassin central, limpide, d'un bleu profond qui n'a rien de naturel. L'eau y arrive à la taille.

C'est beau. C'est aussi le genre d'endroit d'où on ne revient pas.

Je devrais faire demi-tour. Le passage derrière moi se referme probablement avec la marée. Mon téléphone est resté dans le sac, au sec, cinquante mètres en arrière. Personne ne sait que je suis ici.

J'avance.

Le bassin est tiède aussi. Mes pieds s'enfoncent dans un sable fin, noir, et l'eau me monte d'un centimètre à chaque pas. Le plafond de la grotte capte ma lampe et la renvoie en mille éclats mouillés. Les parois sont lisses, presque polies, et la pierre a des reflets qui changent de couleur selon l'angle. Ambre. Cuivre. Indigo.

Le ronronnement dans la roche est plus fort ici. Il me traverse la plante des pieds, les chevilles, les mollets. Constant. Bas. Pas mécanique. Organique.

Je fais trois pas dans le bassin. Quatre. Au cinquième, ma lampe capte quelque chose au fond de la grotte.

Orange. Un éclat orange, à ras de l'eau, pas un reflet. Une lueur. Pulsée, régulière comme un battement de cœur au repos. L'eau autour se teinte d'ambre.

– Salut, je dis à voix haute.

Ma voix rebondit contre le dôme et me revient en écho mouillé. L'éclat orange pulse une deuxième fois, plus vif.

– T'es timide ou t'es lent ?

La paroi à ma gauche bouge.

Pas la paroi. Quelque chose sur la paroi. Un mouvement fluide, de la couleur exacte de la lueur : orange translucide, épais, lisse. Un tentacule. Long comme mon bras, peut-être un peu plus. Il se décolle de la pierre sans bruit et descend vers l'eau en ondulant.

Mon pouls accélère. Je ne recule pas.

Deux autres se détachent du plafond. Puis un quatrième, du côté droit. Ils se déroulent le long de la roche comme des lianes de verre souple, et la bioluminescence pulse à l'intérieur, orange tirant sur le rouge. Lents. Tellement lents. Chaque mouvement prend trois secondes là où un geste normal en prendrait une.

L'eau autour de mes jambes grimpe d'un degré. Deux.

– Donc t'es lent, je note. C'est mignon.

Le premier tentacule atteint ma cheville. Chaud. Lisse comme de la soie mouillée, dense, avec une pression douce. Il s'enroule une fois, sans serrer, et la chaleur irradie jusqu'à mon mollet comme un bain trop chaud qui monterait le long de ma peau.

Je baisse les yeux vers l'enroulement orange sur ma cheville. La bioluminescence s'intensifie au point de contact. Comme s'il réagissait à ma température. Ou à mon pouls.

Un deuxième tentacule frôle mon genou. À peine un effleurement. Il teste. Il longe l'intérieur de ma cuisse, s'arrête, repart, revient, trace un chemin qui ressemble beaucoup à de la cartographie.

– Tu prends des notes ?

Il ne répond pas. Évidemment. Mais la pression sur ma cheville se resserre d'un quart de tour et la chaleur monte d'un cran.

– D'accord. Fais le tour du propriétaire.

Le troisième tentacule se pose sur ma hanche, par-dessus mon short de plongée. La chaleur traverse le néoprène comme s'il n'existait pas. Le quatrième reste en l'air, à hauteur de mon épaule, immobile, et sa pointe oscille doucement comme s'il me regardait.

Quatre bras. Une seule créature. Et elle prend son temps comme si j'avais nulle part où aller.

Elle a raison, techniquement. Mais c'est pas une raison pour traîner.

– On joue ou on se regarde ?

La pression sur ma cheville se resserre d'un coup. La chaleur grimpe. Et au fond de la grotte, dans l'ombre que ma lampe n'atteint pas, un éclat bleu clignote une seule fois.

Froid. Net. Rapide.

Je le capte du coin de l'œil et mon ventre se contracte. Pas la créature orange. Autre chose. Quelque chose de différent qui attend dans le noir.

– Oh, je murmure. Vous êtes deux.

L'éclat bleu ne reparaît pas. Le fond de la grotte reste noir, immobile. Peut-être que j'ai rêvé.

La Lisse, elle, n'a pas attendu. Le tentacule sur ma hanche tire doucement, me fait pivoter d'un quart de tour. Ferme, sans violence. Comme quelqu'un qui tournerait une danseuse. Ma lampe balaie la grotte et je perds le fond de vue.

– Jalouse ?

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