
Je savais ce que l'ovipositor allait faire
Personne n'avait documenté cette partie avant moi.
Nouvelle · environ 50 min de lecture · paru le 30 mai 2026
L'histoire
Je savais ce que l'ovipositor allait faire est une romance tentaculaire de Léna Orso.
Je suis xénobiologiste sur le cargo Émissaire. Quand un vaisseau endommagé s'arrime au sas B-7, j'identifie l'organisme en dix secondes. J'ai lu Sorensen, l'expert dans le domaine. Crise de ponte. Je connais le cycle, les phases, les risques.
Ce que Sorensen n'a jamais documenté, c'est la transmission en contact direct. La boucle. Le moment où je sens ses sphères à travers mes propres muscles et où la frontière entre ce que je ressens et ce qu'il me transmet cesse d'exister.
Le début du livre
Le labo sent le métal et le recyclé. Huit mois de la même odeur et mon nez ne la capte plus, mais ce soir le filtre ventral du système de survie a un hoquet, un tremblement dans le flux, et je la sens. Ce n'est pas grave. Rien n'est jamais grave sur le cargo Émissaire.
J'ai trente-sept échantillons à cataloguer avant le cycle de sommeil. Des fragments de carapace récoltés sur Kepler-442b, stockés dans des tubes étiquetés à la main parce que l'imprimante de bord est morte au troisième mois et que personne ne l'a remplacée. Je note les mesures. Densité, porosité, traces organiques. Mes doigts tapent sur le clavier du terminal et le son est le même depuis deux cent quarante-trois jours. Je sais parce que je compte. C'est ce que je fais. Je mesure les choses, je les classe, et elles restent à leur place.
Le cargo est silencieux. L'équipage dort. Rotation de nuit, seule au poste d'analyse, les coursives vides et le ronronnement sourd du propulseur ionique en fond. Ce bruit-là, je ne l'entends plus non plus. Il fait partie de moi au même titre que mon propre pouls.
L'alerte arrive sans prévenir.
L'alerte de collision est rouge, stridente, elle vous arrache du sommeil à travers trois cloisons. Celle-ci est orange. Discrète. Un signal d'arrimage non planifié sur le terminal de navigation.
Je pose le tube de carapace. L'écran affiche un objet en approche sur le vecteur tribord, trajectoire de dérive corrigée par un magnétisme résiduel. Les capteurs identifient une structure artificielle. Un vaisseau.
Petit. Trois mètres, peut-être quatre. La coque est irrégulière, organique, sans soudure ni rivet. On dirait que le métal a poussé. Il dérive vers notre sas auxiliaire avec une lenteur qui ressemble à de l'intention.
J'active le protocole d'isolation. Le sas B-7 se verrouille en quarantaine automatique. Les caméras intérieures s'allument. J'ai la procédure en tête, relue il y a six mois par ennui, comme tout ce qu'il y a à lire sur ce cargo. Arrimage non identifié : isoler, observer, documenter, signaler au commandant.
Le vaisseau alien s'arrime. Le bruit est doux. Le métal qui adhère au métal.
La caméra du sas B-7 montre l'intérieur. La lumière de quarantaine est blanche, crue. Et dans cette lumière, ça bouge.
La résolution de la caméra est médiocre. Image granuleuse, mise au point poussive. Mais ce que je vois n'a pas besoin de netteté pour être identifié.
Une masse. Sombre, dense, repliée sur elle-même dans un coin du sas. Des bras tentaculaires enroulés, immobiles, de longueur variable. Quatre, peut-être cinq, difficile à dire, ils se chevauchent. La surface est lisse, luisante sous la lumière blanche. Et à deux endroits, symétriques, une lueur. Bleu profond. Bioluminescence.
Je connais cette configuration. Enfin, pas celle-ci exactement, personne n'a jamais documenté cette espèce en particulier, mais le schéma général. Morphologie tentaculaire, bioluminescence réactive, structure sans squelette apparent. Céphalopode xéno, classe indéterminée. J'ai lu quatorze articles sur des organismes similaires. J'en ai co-signé un.
La créature ne bouge pas. Les tentacules restent enroulés. Les deux points lumineux sont fixes, orientés vers la caméra, ou vers la porte du sas. Impossible de dire si c'est de la conscience ou du réflexe. La bioluminescence luit faiblement, régulière. Bleue. En biologie terrestre, le bleu signale le repos. Je ne sais pas ce que ça signifie ici.
J'agrandis l'image. Le coin inférieur gauche de l'écran montre un détail que je n'avais pas remarqué. Un liquide. Un fluide suinte de la masse, sombre, épais, et forme une flaque irrégulière sur le sol du sas. Le spectre colorimétrique ne correspond à aucun fluide circulatoire connu. Sécrétoire, probablement. La créature sécrète.
Je devrais réveiller le commandant. Le protocole est clair. Mais le commandant est Fournier, et Fournier ne fait pas la différence entre un céphalopode xéno et une fuite de fluide hydraulique. Il va appeler une équipe technique, qui va appeler le médecin de bord, qui va mettre la créature en caisson de confinement grade 4. Et moi je passerai les six prochains mois à rédiger des formulaires de découverte au lieu d'étudier le premier organisme tentaculaire vivant que j'ai vu de ma carrière.
Je ne réveille pas Fournier.
Je descends au pont inférieur. Les coursives sont faiblement éclairées, veilleuse de cycle nocturne, et mes pas résonnent sur le plancher métallique. Le sas B-7 est au bout du couloir de service, après le local technique. La porte est froide sous ma paume quand je pose la main sur le panneau de contrôle.
À travers la vitre du sas, je la vois.



