
Possédée par la créature tentaculaire
Ce que je refuse de m'avouer, elle le prouve dans sa chair.
- Créature tentaculaire
- Romantique
Novella · environ 1 h de lecture · paru le 3 septembre 2026
L'histoire
Possédée par la créature tentaculaire est une romance tentaculaire de Léna Orso.
Je descends m'en occuper chaque matin. « M'en occuper », c'est le seul mot que je m'autorise.
La créature dans le bassin n'a que faire de mes mots. Elle change de forme selon ce que mon corps réclame : plus épaisse quand je résiste, plus chaude quand je cède, et elle se multiplie quand j'en veux plus que je n'ose le dire.
Je dis non. Mon corps, lui, a déjà dit oui, et elle n'écoute que lui. Ce que je refuse de m'avouer, elle le sculpte dans sa chair, sous mes yeux : une forme pleine, lourde, taillée à la mesure exacte de mon envie. Elle me tient au bord jusqu'à ce que je la supplie de finir.
Et quand je jure que c'est la dernière fois, l'eau frémit. Elle sait à quoi ressemble mon corps quand je mens.
Le début du livre
La chaleur monte dans la pièce avant même que j'aie posé la main sur la poignée. Toujours. Comme si ça savait que c'est l'heure.
Je m'appelle Margaux et j'ai une serviette pliée sur le bras, un seau d'eau tiède, des gestes mesurés. J'ai aussi des règles dans la vie. On ne s'attache pas à ce qu'on garde. On l'entretient, c'est tout. Je me répète ça dans le couloir, chaque matin, et chaque matin la phrase tient à peu près jusqu'à la porte.
J'entre.
La pièce est sans fenêtre, tapissée de pénombre, et au fond, dans le bassin que j'ai fait installer, la masse remue. Aucun visage. Ni bras ni jambes, rien qui ressemble à quoi que ce soit d'humain. Une chair sombre, mouvante, qui change de teinte selon la lumière et selon autre chose que je m'interdis de nommer. Des appendices qui se déroulent, se rétractent, goûtent l'air. Une vibration basse traverse le sol et remonte dans mes chevilles. Son bonjour. J'ai mis des semaines à comprendre que c'était un bonjour.
– Je n'ai pas beaucoup de temps ce matin, je dis.
Ma voix sonne nette et professionnelle. C'est ce que je vise. Je pose le seau, je déplie la serviette sur le rebord, je remonte mes manches au-dessus du coude. Voilà. Des gestes propres pour une tâche propre.
La vibration change. Plus grave. Un tentacule, plus fin que les autres, se soulève au-dessus de l'eau et reste là, suspendu, orienté vers moi. Elle ne bouge pas. Elle attend.
C'est ça le pire, je crois. L'attente. Ça n'avance jamais sur moi. Ça attend que ce soit moi qui avance, et je me dis chaque fois que je n'avancerai pas, et chaque fois je me retrouve à un pas plus près.
Je trempe la serviette. Je l'essore. L'eau ruisselle entre mes doigts et la pièce est trop chaude, déjà, ma nuque est moite sous mes cheveux relevés. Ce n'est rien. C'est l'humidité de la pièce. Il faudrait que j'aère.
Je me penche au-dessus du bassin pour passer la serviette sur la masse, là où la chair affleure, et l'appendice fin se trouve soudain à hauteur de mon poignet. Sans que je l'aie vu se déplacer. Il effleure ma peau, juste l'intérieur du poignet, là où le pouls bat, et la chaleur qui en sort n'a rien de l'eau du seau.
Je retire ma main. Posément. On retire sa main posément.
– Pas ça, je dis.
Deux mots. Calmes. Et l'appendice s'écarte aussitôt, recule de quelques centimètres, redevient une chose qui attend. Obéissant. C'est ce qui devrait me rassurer et c'est exactement ce qui me trouble, parce que ça écoute, ça apprend, ça enregistre chaque « pas ça » et range l'information quelque part. Je le sens. La prochaine fois, ce ne sera pas le poignet.
Je me redresse. Mon cœur cogne et je décide que c'est l'effort, le fait de m'être penchée. Je lisse ma jupe. Je vérifie l'heure à la montre que je garde toujours, justement, pour avoir une raison de partir.
Mais je ne pars pas.
Je reste là, la serviette dégoulinante au bout du bras, à regarder cette chose patiente dans son bassin, et il y a une partie de moi qui voudrait que je sache déjà à quoi sert tout ça. Je le sais. Bien sûr que je le sais. Je fais juste très attention à ne pas le formuler, parce qu'une chose qu'on ne formule pas n'existe pas tout à fait, n'est-ce pas, ça reste de l'eau tiède et une serviette et une tâche du matin.
La vibration reprend. Douce, cette fois. Presque un ronronnement.
Et mon ventre, traître, se serre en réponse.
Je ne sais pas exactement ce que c'est. Je l'ai reçu. C'est tout ce que j'ai le droit de me dire sans que les choses se compliquent. Une livraison qu'on ne refuse pas, une masse dans un caisson d'eau, et la consigne de la garder en vie, au chaud, au calme. Je suis méthodique. Je suis fiable. C'est pour ça qu'on me l'a confié, j'imagine, et c'est pour ça que je tiens mes registres et que je note les températures et que je ne note pas le reste.
Le reste n'a pas de colonne dans le cahier.
Je rince la serviette. Dans la pénombre, je distingue mal les contours de la masse, et c'est peut-être mieux. On voit mieux ce qu'on touche que ce qu'on regarde, ici. Quand je ferme à demi les yeux, ce qui reste c'est la chaleur sur ma peau, la vibration sous mes pieds, l'odeur. Une odeur de sel et de quelque chose de plus sombre, de plus bas, qui se dépose au fond de ma gorge et n'en repart pas.
La masse se déplace vers le bord. Posément, elle aussi. Trois appendices se hissent hors de l'eau et restent dressés, immobiles, et je sais qu'ils sont tournés vers moi même si je ne vois aucun œil, parce que toute l'attention de la chose converge à un seul endroit. Sur moi. Ça me regarde sans yeux. Ça me suit.
Personne ne me regarde comme ça. C'est-à-dire que personne ne me regarde, point. Je suis la femme rangée du bout du couloir, celle qui plie ses serviettes et tient ses registres, et voilà que dans cette pièce sans fenêtre il y a une chose qui n'a rien d'humain et qui ne fait, du matin au soir, qu'attendre que je revienne.
Je ne devrais pas trouver ça… Je cherche le mot. Je ne le trouve pas. Ou je le trouve et je le repose.
Un des appendices dressés s'incline. Doucement. Il avance vers le rebord du bassin, vers mon avant-bras posé là, et s'arrête à un cheveu de ma peau. Il ne touche pas. Il reste à cette distance exacte où je sens la chaleur sans le contact, où tout mon bras se hérisse en l'anticipant. C'est calculé. Ça ne peut pas être calculé, ça n'a pas de cerveau, et pourtant c'est exactement calibré pour me faire retenir mon souffle.
Je retiens mon souffle.



