
On efface tout après
Avec l'alien, je jouis sans retenue. Puis la machine me vide. Lui se souvient de chaque nuit.
- Alien
- First contact
- Dark
Novella · environ 1 h de lecture · paru le 3 août 2026
L'histoire
On efface tout après est une romance alien de Léna Orso.
Je suis payée pour oublier.
Après chaque session avec l'alien, on me vide la mémoire : propre, garanti, sans lendemain. Alors j'ose tout. Je prends tout. Personne ne saura, demain, ce que mon corps a réclamé cette nuit.
Sauf que mon corps, lui, n'oublie pas. Sa peau s'allume quand il me veut ; il n'est pas fait comme un homme, et mes sens s'en souviennent mieux que ma tête. Je reviens avide, trempée d'un désir sans visage. Lui se souvient de tout, de toutes les fois où j'ai supplié, de chaque cri qu'on m'a repris. Il garde la femme que j'efface.
Et il a recommencé à laisser des traces sur ma peau.
Le début du livre
La première chose qui revient, c'est le froid du sol sous mes pieds nus.
Je ne sais jamais combien de temps je reste là avant que ça remonte. Le sas garde toujours la même température. Douze degrés, une lumière blanche qui ne projette aucune ombre, l'odeur de métal propre qui est l'odeur de rien. Mon corps se rallume par paliers. La plante des pieds d'abord, sur la dalle. Puis mes mains, que je sens se rouvrir doigt après doigt, comme si je les avais tenues fermées sans le savoir.
C'est le protocole. On appelle ça la décompression mémorielle. Un nom propre, lisse, administratif, pour dire qu'on vient de m'effacer.
Le caisson est derrière moi, ouvert. Une coque moulée à ma forme, et la couronne qui se relève toute seule au-dessus du siège, fine, deux branches qui se posent sur les tempes et une qui descend à la nuque. C'est elle qui prend le souvenir. On m'a expliqué le principe une fois, au début, avec des mots que j'ai oubliés depuis parce que c'est justement ce qu'elle fait. Elle ne touche pas la chair. Elle ne touche que ce que la chair a raconté à la tête.
Je suis là pour ça. Mandatée, le mot officiel. Une humaine qui accepte le contact avec l'espèce partenaire et qui ressort vide, propre, prête à recommencer comme si c'était la première fois. Ils paient bien. Ils paient surtout en garantie. Rien ne reste. Rien ne suit. Pas de lendemain, pas de trace, pas de version de moi qui se réveille un matin avec quelque chose sur la conscience.
C'est confortable, le vide. Je l'ai compris vite. Quand rien ne reste, on peut tout faire.
Je me lève. Les genoux tiennent. La chaleur me monte dans les mollets, sans hâte, et c'est presque agréable, cette façon qu'a le sang de se rappeler où il doit aller. Je connais cette pièce. Voilà ce qui est étrange et que je ne dis à personne. Je ne devrais rien connaître ici. Chaque fois efface la précédente. Et pourtant mes pieds savent exactement où s'arrête la dalle froide et où commence la passerelle, et ma main trouve la rambarde sans que j'aie à chercher.
La tête est neuve. Le corps, lui, a déjà fait ça.
La paroi du fond est un hublot. Du noir, des points qui ne clignotent pas, et la courbe d'une planète quelque part en bas, ocre, immobile. Je m'habille devant. Une combinaison souple qu'on me laisse, neutre, sans poche, sans rien à emporter parce qu'il n'y a rien à emporter. Mes cheveux sont encore humides à la nuque. Je ne sais pas de quoi. Le rapport dira que la session s'est bien passée. Le rapport dit toujours ça.
Je pose deux doigts dans mon cou, là où c'est mouillé, et je les regarde. Rien. De l'eau. Sûrement de l'eau.
C'est là qu'une porte coulisse au bout de la passerelle, sans un bruit, et qu'il entre.
Je ne me retourne pas tout de suite. Je n'en ai pas besoin. Le mur change de teinte avant lui, une seconde avant, une nuance qui tiédit sur le métal comme si quelqu'un avait approché une braise très lente du mur. Je connais cette nuance, elle aussi. Ma tête ne sait pas d'où. Ma nuque, si. Elle se hérisse.
Quand je me tourne enfin, il est déjà arrêté à trois pas. Grand, plus grand que ce que la pièce semble pouvoir contenir. La peau couleur d'ardoise, et sous l'ardoise des veines lumineuses qui circulent sans hâte, un éclat qui monte le long de l'avant-bras et meurt à l'épaule avant de recommencer ailleurs. Les yeux n'ont pas de blanc. Juste une seule couleur d'un bord à l'autre, sombre, et ils ne cillent pas. Ils sont posés sur moi, tombés droit sans avoir balayé la pièce, comme s'il savait déjà à quel endroit exact j'allais être debout.
– Senia, il dit.
Ma voix à moi sort plus assurée que je ne la sens.
– On se connaît ?
Il ne répond pas tout de suite. L'éclat ralentit, descend vers la main, et quelque chose dans ce ralentissement ressemble à un sourire qu'il n'a pas sur le visage.
– Pas encore, il dit.
Je hausse une épaule. J'aime cette pièce pour ça. On peut y dire n'importe quoi, ça ne pèse rien, ça ne reste pas.
– Alors autant en profiter, je dis. De toute façon, dans une heure, ni toi ni moi on ne s'en souviendra.
La lumière s'arrête net. Une seconde, pas plus. Puis elle repart.
– Tu ne t'en souviendras pas, il corrige doucement.
Je souris. La nuance glisse sur moi sans accrocher. Lui, moi, quelle différence. Dans une heure il n'y aura plus personne pour faire la part des choses.
Il avance d'un pas. La tiédeur de la pièce avance avec lui, et je la sens d'abord sur les bras avant de la sentir nulle part ailleurs. Ma peau, elle, reconnaît cette chaleur, comme tout à l'heure mes pieds reconnaissaient la dalle. Voilà ce que personne ne note dans les rapports. Que la tête s'efface et que le corps, lui, garde.
– Tu es en avance, il dit.
Il l'affirme comme un fait acquis. Et c'est la deuxième chose qu'il dit qui ne devrait pas être possible. Je viens d'arriver. Pour moi, c'est le commencement, le premier instant, la page blanche. Il n'y a pas d'avance ni de retard dans une page blanche.
– En avance sur quoi.
– Sur l'heure prévue. Tu as toujours quelques minutes d'avance.
Toujours. Le mot reste suspendu dans l'air froid. Je devrais relever, demander ce qu'il entend par toujours, depuis quand existe un toujours entre une espèce qui retient tout et une femme qu'on vide après chaque fois. Mais il a une façon de poser les choses, basse, posée, sans appuyer, qui les rend presque banales. Comme une information de météo. Il pleut. Tu es en avance. Tu as toujours quelques minutes d'avance.
Je mise sur l'amusement plutôt que sur l'inquiétude.



