
Mon forfait alien est tout compris
On m'a envoyée en cure de repos. Mon compagnon d'immersion prend « immersion totale » au premier degré.
- Alien
- Comédie
Novella · environ 1 h de lecture · paru le 7 septembre 2026
L'histoire
Mon forfait alien est tout compris est une romance alien de Léna Orso.
Ma boîte m'a diagnostiqué une « fatigue systémique » et expédiée dans un resort à neuf années-lumière. Forfait tout compris. Compagnon d'immersion assigné. Sauf que le colosse extraterrestre qu'on m'a collé prend chaque ligne de la brochure au pied de la lettre. Surtout la mention « immersion totale ».
Les « activités culturelles » ressemblent de moins en moins à du bien-être. L'éveil sensoriel dérape. La reddition au flux n'a plus grand-chose d'un soin. Et lui, mon guide bien trop sérieux, apprend mon corps comme une langue étrangère : vite, méthodiquement, sans jamais relire deux fois la même page.
Il paraît que tout est compris dans le forfait. Vérifions ça.
Le début du livre
Le bracelet me serre le poignet comme une menotte de bienvenue. On m'a juré qu'il se relâcherait dès l'instant où je serais « pleinement détendue ». Trois jours que je le porte. Il n'a pas bougé d'un millimètre.
Ce qui en dit long, je trouve, sur mon état de détente.
Je m'appelle Zélie, la trentaine, et je suis en vacances contre ma volonté. Mon employeur a décrété que l'équipe présentait des « signes de fatigue systémique ». Traduction : on répondait aux mails à deux heures du matin et personne ne trouvait ça inquiétant. Les RH auraient pu offrir un week-end au vert. Ils ont préféré m'expédier dans un resort à neuf années-lumière, sur une planète dont je n'arrive toujours pas à prononcer le nom sans postillonner.
Le hall d'accueil ressemble à un aquarium de luxe. Tout luit doucement, tout flotte un peu, tout sent une fleur qui n'existe nulle part chez moi. Une hôtesse à trois bras m'a remis le bracelet, une brochure épaisse comme un annuaire, et un sourire si professionnel qu'il relevait de la performance sportive. L'air lui-même a une texture, tiède et légèrement sucrée, qui se dépose sur la peau et s'y attarde. Trois inspirations et j'ai déjà les épaules plus basses, la nuque plus molle. C'est vaguement vexant de céder aussi vite.
– Votre forfait Immersion Totale comprend l'intégralité de nos activités culturelles, a-t-elle récité. Votre compagnon d'immersion se chargera personnellement de votre acclimatation.
J'ai levé un sourcil. C'est à peu près la seule activité physique que je pratique avec assiduité.
– Mon quoi ?
– Votre compagnon. Il vient d'arriver.
Il vient effectivement d'arriver, et il occupe une portion de l'espace que je qualifierais de généreuse. Grand. Très grand. Le genre de grand qui oblige à recalculer la hauteur des portes. Sa peau, si c'est le mot, est faite de plaques mates qui se chevauchent le long des avant-bras, avec par-dessous une lueur pâle qui monte et descend comme une respiration. On dirait quelqu'un qu'on aurait branché sur veilleuse.
Il avance une main pour prendre mon sac, puis suspend le geste à mi-course, la paume ouverte à quelques centimètres de la lanière, comme s'il craignait de casser l'objet, ou moi. La main est énorme. Elle pourrait broyer le sac, la valise et probablement le comptoir d'un seul mouvement. Elle reste en l'air, patiente, jusqu'à ce que je pose la lanière dedans moi-même.
Il s'incline. Une inclinaison complète, solennelle, de cérémonie officielle, qui n'a rien du petit salut poli qu'on m'a servi jusqu'ici.
– Bienvenue. Je suis honoré de vous être assigné.
– C'est réciproque, je réponds.
Ce qui est faux, mais je suis en vacances, autant mentir.
Il se redresse et me fixe avec une intensité que personne n'a jamais accordée à mon simple fait d'exister. La lueur sous ses plaques accélère un peu.
– On m'a communiqué votre désignation, dit-il. Zélie.
Il le prononce lentement, chaque syllabe posée comme s'il déballait un objet fragile. Zé. Lie. Deux morceaux, avec un silence entre les deux, le temps de vérifier qu'il ne casse rien.
Je reste immobile une seconde. C'est juste mon prénom. Je l'entends dix fois par jour, sur des messageries, dans des couloirs, aboyé par des collègues en retard. Personne ne l'a jamais traité comme une pièce de musée.
– C'est ça, je dis. Zélie. Tu peux aussi dire « eh, toi », ça marche pareil.
– Ce serait irrespectueux, répond-il, parfaitement sérieux.
Bon. D'accord.
Je feuillette la brochure pour me donner une contenance. Elle est organisée par « paliers d'immersion », avec des intitulés qui sonnent comme des promesses de secte. Éveil sensoriel. Reddition au flux. Abandon guidé. Chaque activité porte un petit symbole et la même mention rassurante, répétée en bas de chaque page : compris dans le forfait.
– Tout ça, je demande en agitant l'annuaire, c'est vraiment inclus ?
– Tout, confirme-t-il. Le forfait Immersion Totale ne prévoit aucune limite. C'est son principe même.
Il dit ça sans une once d'ironie. Comme un fait de la nature. L'eau mouille, le feu brûle, mon forfait n'a pas de limite.
– Génial, je dis. J'adore les principes.
Et lui, il hoche la tête, ravi, parce qu'il a pris ça pour de l'enthousiasme sincère. On ne joue manifestement pas dans la même catégorie de second degré. Moi j'en ai un stock de secours. Lui n'a même pas installé la version d'essai.
Il tend une main vers le couloir qui s'ouvre au fond du hall, paume ouverte, avec le sérieux d'un homme qui m'inviterait à visiter son royaume.
– Si vous êtes prête, votre première immersion peut commencer.
Je regarde le bracelet à mon poignet. Toujours aussi serré.
– Prête, je dis. C'est un grand mot.
L'Éveil sensoriel se déroule dans une alcôve tapissée de coussins qui changent de température quand on s'assoit dessus. Talyx s'agenouille en face de moi avec un plateau. Dessus, des petits récipients qui luisent, une pierre lisse, une fiole d'huile épaisse, et cette lueur sous ses plaques dont je commence à comprendre le rythme : plus rapide quand son attention se pose sur moi, plus lente quand il baisse les yeux sur ses instructions.
Parce qu'il a des instructions. Il a sorti une tablette, et il récite.
– L'Éveil sensoriel prépare le corps de l'invitée à recevoir. Chaque sens est ouvert, un par un, dans l'ordre prescrit.
– « Recevoir » quoi, exactement ?
– Tout ce qui suivra, dit-il, comme si c'était limpide.
Bon. Je fais tourner le bracelet autour de mon poignet. C'est devenu un réflexe depuis mon arrivée, un moyen d'occuper mes doigts pendant qu'on m'ouvre les sens dans l'ordre prescrit.
Il trempe deux doigts dans la fiole et me prend le poignet, celui sans bracelet, il choisit bien, pour étaler l'huile en cercles paresseux sur l'intérieur. Elle chauffe d'elle-même au contact. Une chaleur qui remonte le long de l'avant-bras et va se loger quelque part au creux du ventre, sans demander la permission.
– Votre peau réagit vite, observe-t-il.
Il le dit avec le sérieux d'un technicien qui relève une valeur sur un cadran. Sauf que « votre peau réagit vite », prononcé par un colosse agenouillé si près que je sens la chaleur de son torse, ça n'a pas tout à fait la neutralité d'un relevé.
– C'est l'huile, je dis.
– C'est vous, corrige-t-il. L'huile ne fait que révéler.
Je le dévisage pour vérifier qu'il se paie ma tête. Il ne se paie pas ma tête. Il attend, patiemment, que je lui tende l'autre poignet, parce que c'est l'étape suivante et qu'il ne sauterait une étape pour rien au monde.
Je lui tends l'autre poignet. Pour la science.
Deuxième cercle, deuxième vague de chaleur, et cette fois elle ne s'arrête pas à l'avant-bras. Je serre les cuisses, l'air de rien, comme si je changeais juste de position sur un coussin qui, de toute façon, s'est réchauffé sous moi.
Il repose la fiole et soulève l'un des récipients lumineux. À l'intérieur, une pâte pâle qui bouge d'elle-même, à peine, comme si elle respirait aussi.
– Le goût, à présent, dit-il. Ouvrez la bouche.
– Tu sais que, formulé comme ça, ta phrase inquiète.
– Pourquoi ?



