LÉNA ORSO
Couverture de Le mécano alpha répare aussi les omégas

Le mécano alpha répare aussi les omégas

Sous le dôme, ma clim a lâché trois jours avant ma chaleur.

Novella · environ 1 h de lecture · paru le 26 juin 2026

L'histoire

Le mécano alpha répare aussi les omégas est une romance omegaverse de Léna Orso.

J'ai un plan pour ma chaleur. J'en ai toujours un : étapes numérotées, suppresseur à vingt et une heures pile, verrou tiré. Onze cycles que ça tient au quart de poil. Puis ma clim a lâché trois jours trop tôt, et le seul mécano du dôme a franchi le sas de ma serre.

Il répare tout ce qui chauffe, gèle ou déraille sous la bulle. Mon corps ne figure pas sur sa liste d'interventions. Mais à un mètre de lui dans une serre fermée, mon protocole tient juste le temps qu'il ouvre sa caisse à outils. Trois jours de chaleur devant moi, un seul alpha pour les traverser, et un flacon de suppresseur que, pour la première fois en dix ans, je laisse fermé sur la table.

Pour être claire : c'est la biologie. Mon planning n'avait simplement pas prévu la case « le laisser rester ».

Extrait

Le début du livre

La jauge de la serre affiche vingt-neuf degrés et soixante-douze pour cent d'humidité. Mon corps affiche à peu près la même chose, et c'est exactement le problème que j'avais prévu de ne pas avoir cette semaine.

J'ai un plan. J'ai toujours un plan. Celui-ci tient sur une page, dans le carnet calé contre le bac à tomates, et il est divisé en étapes numérotées, parce que c'est comme ça qu'on empêche une chaleur de tourner à la catastrophe logistique. Étape un : finir le repiquage des plants avant mercredi. Étape deux : baisser la température nocturne du dôme pour réussir à dormir. Étape trois : prendre le suppresseur du soir à vingt et une heures, pile, comme les onze cycles précédents. Étape quatre, la plus importante : ne croiser personne pendant les trois jours où mon odeur commence à parler plus fort que moi.

Mesa-9, c'est cent quarante personnes sous une bulle de polymère posée sur une planète qui n'a pas encore de nom, juste un matricule et trois soleils qui se relaient mal. Tout le monde se connaît. Tout le monde sait que je tiens la serre hydroponique, que je suis oméga, et que mon cycle tombe tous les soixante jours à peu près. Personne n'en fait une affaire. C'est l'avantage d'une colonie trop petite pour s'offrir le luxe de juger : quand l'oméga des légumes entre en chaleur, on lui laisse une gamelle de soupe devant sa porte et on parle d'autre chose le reste de la semaine.

La jauge, donc. Elle est vissée au montant central, un boîtier gris avec deux chiffres verts qui ne mentent pas : température, hygrométrie. Je la consulte quarante fois par jour. Les plants exigent une fenêtre étroite, et mon métier consiste à la tenir ouverte juste ce qu'il faut. Vingt-neuf. Soixante-douze. Quand les chiffres grimpent, j'ouvre une trappe, je relance la ventilation, je corrige. C'est reposant, un problème qui se règle en tournant une molette.

Mon corps n'a pas de molette. C'est la seule chose de mon existence que je ne peux pas réguler depuis un tableau de bord, et ça me contrarie davantage que je ne l'avouerai jamais à voix haute. Ce matin, en ouvrant les yeux, j'avais déjà chaud d'une chaleur qui ne venait pas du dôme. La nuque moite. Un bourdonnement bas, logé sous le sternum, qui répète bientôt sans préciser l'heure. Trois jours, d'après mes relevés. J'ai des relevés. Évidemment que j'ai des relevés.

Je relève la tête vers le boîtier. Vingt-neuf virgule quatre, maintenant. Je note l'écart, je vais corriger dans dix minutes, une fois le bac de basilic repiqué. La discipline, c'est de faire les choses dans l'ordre. Le basilic, puis la trappe, puis le suppresseur, puis le verrou. On ne saute pas d'étape. Sauter une étape, c'est le début de tout ce qui dérape.

Le rang de basilic sent fort sous mes doigts, vert et poivré, et je m'appuie une seconde de trop sur cette odeur parce qu'elle couvre la mienne. Je ne suis pas censée me sentir moi-même. Le suppresseur s'en charge depuis dix ans : une pilule, et l'oméga disparaît sous une couche neutre, lisse, inodore, fonctionnelle. Je suis quelqu'un de fonctionnel. C'est même ce qu'on dirait de moi si on me résumait sur une fiche : tient la serre, tient ses comptes, tient son cycle.

Sauf qu'aujourd'hui, sous le basilic et sous le neutralisant, il y a une troisième odeur qui monte, et celle-là, aucune molette ne la corrige. Je la connais. C'est la mienne, la vraie, celle qui commence à filtrer trois jours avant, comme une fuite lente dans une canalisation qu'on croyait étanche. Je vérifie l'heure. Onze heures. Encore dix heures avant le suppresseur du soir. Le plan tient. Le plan tient toujours.

J'ai presque fini d'aligner les godets quand le bruit change.

C'est un son que je connais par cœur, le ronronnement de la climatisation de serre, ce souffle constant qui maintient mes vingt-neuf degrés depuis quatre ans sans jamais faiblir. Sauf que là, il hoquète. Une fois. Deux. Un raclement métallique, comme quelqu'un qui se gratte la gorge avant d'annoncer une mauvaise nouvelle. Puis le souffle retombe, s'éteint, et le silence qui le remplace est tellement inhabituel que je me fige, un godet de basilic dans la main, à écouter ma serre arrêter de respirer.

Les chiffres verts commencent à monter. Vingt-neuf virgule six. Vingt-neuf virgule huit. Sans ventilation, sous trois soleils, l'air d'une serre fermée grimpe vite. Trente. Trente et un.

Ce n'était pas à l'étape deux. Ce n'était à aucune étape. Je repose le godet, très calmement, et je regarde la jauge grimper comme on regarde une chose qu'on ne contrôle plus prendre tranquillement le pouvoir.

J'accorde à la clim exactement le bénéfice du doute qu'elle mérite, c'est-à-dire trois minutes. J'ouvre le capot du caisson, je vérifie l'évidence : le voyant d'alimentation est mort, le ventilateur reste immobile, et il flotte une odeur de plastique chauffé qui n'augure rien de réparable au tournevis et à la bonne volonté. Je connais mes limites. Je sais faire pousser n'importe quoi dans n'importe quel substrat, je sais corriger un pH les yeux fermés, je ne sais pas ressusciter un compresseur grillé.

La jauge dit trente-deux. Les plants le sentent avant moi, les feuilles de salade qui ramollissent les premières, toujours les plus fragiles. J'ai peut-être deux heures avant que l'air sec n'attaque les semis. Deux heures, c'est confortable pour quelqu'un qui répare les groupes froids. Je ne suis pas cette personne.

Alors je réorganise le plan. C'est plus fort que moi, je le fais à voix haute, dans la serre vide, parce que énoncer les étapes les fixe. Nouvelle étape deux : faire réparer la clim. L'ancienne étape deux glisse en trois, le suppresseur en quatre, le verrou en cinq, et la chose que je tenais à éviter par-dessus tout, croiser quelqu'un, vient de remonter d'autorité en haut de la liste avec une flèche rouge imaginaire plantée dessus.

Parce qu'il n'y a qu'un mécano sur Mesa-9.

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