LÉNA ORSO
Couverture de Le Fantôme me touche chaque nuit

Le Fantôme me touche chaque nuit

Nouvelle · environ 50 min de lecture · paru le 6 avril 2026

L'histoire

Le Fantôme me touche chaque nuit est une romance monstre de Léna Orso.

Un appart acheté pour rien. Des photos d'un homme brun dans un tiroir coincé. Je dis à voix haute qu'il avait l'air beau. La température chute de dix degrés.

Il écrit des mots dans la buée du miroir pendant que le froid remonte le long de mes jambes. Des doigts invisibles. Un poids sur le matelas. Un souffle sans corps qui sait exactement où appuyer. Le soir, j'ai la clé. Je pourrais dormir ailleurs. Je tourne la serrure.

Extrait

Le début du livre

Le parquet grince sous le premier carton. Un son creux, sourd, le genre qui vient des lattes d'origine. Je pose le carton contre le mur et je regarde la pièce.

Grande. Plus grande que sur l'annonce. Le plafond est haut, les moulures sont intactes, la lumière entre par deux fenêtres en face. L'appart sent le bois et la poussière. Personne n'a ouvert ces fenêtres depuis un moment.

Je retourne chercher un carton dans la cage d'escalier. Troisième étage sans ascenseur. Mes jambes brûlent depuis le deuxième voyage. Le voisin du deuxième a entrouvert sa porte quand je suis passée la première fois. Il n'a rien dit. Il a refermé.

– Bon, je mets les livres où ?

Personne ne répond. Normal. Je suis seule. Je parle toute seule depuis que j'ai dix-sept ans. Avant, ça inquiétait ma mère. Maintenant, elle a arrêté de poser la question.

Je pousse le carton de livres dans ce qui sera le salon. Le parquet continue de craquer sous mes pieds, un son différent à chaque endroit, chaque latte a sa propre note. La cuisine est minuscule. Un évier en faïence blanche, un plan de travail en bois sombre, une fenêtre qui donne sur la cour. Au fond du couloir, la chambre. Un radiateur en fonte sous la fenêtre. Les murs sont blancs, écaillés par endroits. L'agence a laissé un mot sur le comptoir : les clés de la cave sont dans l'enveloppe.

J'ai appris que l'ancien propriétaire était mort ici. Enfin, pas dans l'appart, mais quelque part dans l'immeuble. L'agence a dit "décédé à domicile", avec le sourire qui va avec quand on essaie de vendre un bien trente pour cent sous le prix du marché. Apparemment, ça faisait peur à beaucoup de gens, cette histoire. Moi, je m'en fiche. Le prix était bon. L'appart est beau. Les morts ne me dérangent pas.

Je remarque qu'une vieille commode est restée. Lourde, en chêne, coincée entre le mur et le radiateur de la chambre. Je me souviens : l'agence a dit que les héritiers ne la voulaient pas. Tant mieux, j'adore les vieux meubles, ça me fera ça de moins à acheter.

Je passe la main sur le bois. Tiède. Les tiroirs sont vides... Sauf le dernier, en bas, qui résiste quand je tire.

Coincé.

Je tire plus fort.

Le tiroir cède net.

À l'intérieur, une boîte en carton. Légère. Je la pose sur mon lit. Enfin, mon lit... Plutôt mon matelas au sol, vu que je n'ai pas encore de sommier.

J'ouvre la boîte.

Des photos. Une vingtaine, en vrac. Pas de cadre, pas d'album. Juste des tirages papier, certains un peu jaunis sur les bords.

Je prends la première. Un homme. Brun. Je remarque ses cheveux courts, puis sa mâchoire nette dessinée par le petit sourire qu'il fait, et enfin ses yeux sombres. Des yeux qui n'allaient pas vraiment avec le sourire, finalement. Il se tient debout devant une porte. Je lève la tête. Oui, c'est cette porte. Celle de l'entrée. Je pose à nouveaux les yeux sur la photo. Il porte une chemise blanche retroussée aux coudes. Je m'attarde sur son sourire à nouveau. Pas un grand sourire. Juste un coin de bouche relevé, comme s'il était surpris, comme si la photo avait été prise sans prévenir.

La deuxième : le même homme, de profil, assis à une table. Celle de la cuisine, je reconnais la fenêtre derrière. Il a l'air plus vieux sur celle-là, les tempes un peu grises. La troisième : en t-shirt, dans le couloir, les bras croisés. Large d'épaules. Le t-shirt colle au torse.

Je les étale sur la commode. Cinq. Dix. Quinze tirages. Le même homme à différentes époques. Jeune, la trentaine, la quarantaine peut-être, jamais plus. Le même regard sur chacune. Direct. Calme.

– T'avais l'air beau, toi.

Je dis ça aux photos. Au sourire en coin. À personne.

L'air change.

Je le sens d'abord dans la nuque. Ça ne peut pas être un courant d'air, il n'y a pas de fenêtre ouverte, pas de ventilation. Autre chose. La température de la pièce descend, juste autour de moi. Le bout de mes doigts refroidit en premier, comme quand on plonge la main dans l'eau vive. Puis les avant-bras. Puis la nuque.

Je lâche le tirage. Il tombe face contre la commode. Je reste debout. L'air est mordant, dense. Ça dure cinq secondes. Dix. Je ne bouge pas. Je ne sais pas pourquoi je ne bouge pas. Il est là, serré autour de mes épaules, et je reste plantée devant la commode comme si quelqu'un me regardait.

La chaudière se déclenche dans le couloir. Le radiateur de la chambre fait un bruit de métal. Le froid recule. Net. Comme s'il n'avait jamais été là.

Je retourne le tirage. Le sourire en coin. Le regard direct.

– Ok...

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