LÉNA ORSO
Couverture de Le démon passait une mauvaise semaine

Le démon passait une mauvaise semaine

On m'a envoyée le combattre. J'ai préféré m'occuper de lui.

Novella · environ 1 h de lecture · paru le 14 juin 2026

L'histoire

Le démon passait une mauvaise semaine est une romance monstre de Léna Orso.

Quand quelque chose grogne dans une cave, c'est moi qu'on envoie.

Ce soir, c'est un démon. Il me promet de briser mon âme.

Je lui demande s'il a mangé.

Sous le grondement, juste un colosse que personne n'a jamais approché sans hurler. Alors je m'en occupe toute la nuit. À soixante ans, on sait y faire, et un seigneur des enfers qui découvre le plaisir, ça en redemande jusqu'à l'aube.

Je suis censée le terrifier. C'est lui qui finit par me supplier de revenir.

Extrait

Le début du livre

Il fait une chaleur de fournaise dans le cellier, et la première chose qui me vient, c'est que ce garçon doit crever de soif. Lui, il s'égosille. Une voix qui descend de partout à la fois, des murs, du plafond bas, de la terre battue, et qu'on sent dans le sternum avant de l'entendre dans les oreilles.

– MORTELLE. TU AS FRANCHI LE SEUIL DE MON DOMAINE. TON ÂME M'APPARTIENT DÉSORMAIS.

Je pose mon cabas sur le premier tonneau venu, parce que le fond me sciait l'épaule depuis l'église. Je sors ma lampe à piles et je l'allume. La lumière tremblote sur des choses que je préfère ne pas détailler, des ombres qui ont des griffes, une fumée rouge qui sent l'œuf pourri et le fer chauffé à blanc.

– Tu as mangé ? je demande.

La voix, qui grimpait vers un sommet, reste suspendue au-dessus du tas de bouteilles.

– ...QUOI ?

– Mangé. Aujourd'hui. Tu as mangé quelque chose ?

La fumée se ramasse dans le coin le plus sombre, hésite, et finit par prendre une forme. Il est grand. Vraiment grand, le crâne qui frôle les solives, deux cornes qui partent en arrière comme celles d'un bouc qui aurait mal tourné. La peau d'un rouge de braise, qui éclaire un peu toute seule. Des yeux jaunes. Et quelque chose dans ces yeux qui ne va pas avec le reste, une fatigue, le regard d'un employé de guichet à dix-sept heures un vendredi.

– Tu te tiens, gronde-t-il, devant Yrasul le Onzième, Dévoreur de l'Aube, Seigneur des Neuf Fosses Ardentes. On ne me demande pas si j'ai mangé ! C'est moi qui mange !

– Yrasul. C'est joli. Moi c'est Colette. Assieds-toi, tu vas t'épuiser à hurler comme ça.

Il ne s'assoit pas. Évidemment qu'il ne s'assoit pas, il vient de décliner neuf fosses infernales d'un seul titre, on ne s'assoit pas après ça. Mais je vois bien qu'il y pense. Il y a un vieux billot près du pressoir, et son regard glisse dessus une fraction de seconde avant de revenir sur moi, plus appuyé, plus rouge, la fumée qui regonfle autour de ses épaules comme un chat qui hérisse le poil.

– LE PRÊTRE A FUI. ILS T'ENVOIENT, TOI ? UNE VIEILLE FEMME ? FACE À MOI ?

– Le jeune avait un empêchement. Une angine, je crois. Il a appelé la paroisse en catastrophe, et comme c'est moi qui m'occupe en général de ce qui traîne dans les caves, me voilà.

C'est vrai, en plus. Depuis trente ans qu'on me sonne pour les choses qui grattent sous les planchers et les odeurs qui ne devraient pas être là, on a fini par ne plus se poser de questions, au village. Colette descend, Colette remonte, c'est réglé. Personne ne demande comment. Moi non plus, à vrai dire.

Je tire un pliant de mon cabas, un petit tabouret de toile que je trimballe pour mes genoux, et je le déplie devant le tonneau. Je m'installe. Je garde mon gilet, parce qu'on ne sait jamais, sauf qu'ici la question ne se pose pas, ici on grille.

– TU T'ASSIEDS ? hurle-t-il, et il y a presque de la panique dans le rugissement. ON NE S'ASSIED PAS DEVANT MOI.

– Mes hanches ne sont pas d'accord avec toi. Continue, je t'en prie, je t'écoute.

Il avance d'un pas. Le sol vibre. La température monte encore d'un cran, et je sens la sueur me coller le chemisier dans le dos, ce qui à mon âge n'a plus rien d'agréable.

– TU DEVRAIS TREMBLER.

– Je transpire, c'est déjà ça. Tu pourrais baisser un peu le chauffage ? Je ne tiendrai pas longtemps à cette allure, et on n'aura rien réglé du tout.

Il me fixe. Le silence revient, plus long cette fois, et dans ce silence j'entends quelque chose que toute sa mise en scène essayait de couvrir depuis le début. Un creux. Une lassitude. Une fatigue que je connais bien, pour l'avoir vue sur le visage de mon défunt mari après ses gardes de nuit, et sur celui de mon petit-fils quand son patron l'appelait le dimanche.

La fumée retombe d'un centimètre. La chaleur baisse, un tout petit peu, comme à regret.

– Voilà. Merci. Tu vois quand tu veux.

Il rouvre la bouche pour rugir, et puis il la referme. Il ne sait visiblement pas quoi faire d'une femme qui le remercie. Ça ne devait pas figurer dans la formation.

Il reprend du poil de la bête, parce que c'est plus fort que lui. Il écarte les bras, et les ombres derrière lui se déploient comme des ailes de chauve-souris, et sa voix redescend chercher les graves les plus profonds.

– TU NE COMPRENDS PAS À QUI TU AS AFFAIRE. J'AI VU TOMBER DES EMPIRES. J'AI BU LE DÉSESPOIR DE MILLE GÉNÉRATIONS. J'AI ARRACHÉ DES SUPPLICES À DES HOMMES QUI SE CROYAIENT BRAVES, ET JE LES AI FAIT DURER DES SIÈCLES.

– Je n'en doute pas une seconde, je dis.

Je fouille dans mon cabas. J'avais emporté une petite bouteille d'eau et deux madeleines pour le trajet du retour, parce qu'à mon âge on ne sort pas sans une réserve. J'en sors une. Je la pose sur le mouchoir que je garde toujours sur mes genoux, et je l'observe par-dessus mes lunettes.

– Continue, je t'écoute. C'est juste que tu cries depuis un moment, et crier, ça creuse.

– JE NE... JE N'AI PAS BESOIN DE MADELEINE.

– On les mange par plaisir, pas par besoin, gros bêta.

Il y a un blanc. Il me dévisage comme si j'avais récité une formule plus retorse que les siennes, et peut-être bien que oui, après tout. Puis il se ressaisit, et la fournaise remonte d'un coup, et la fumée se fait plus épaisse, plus rouge, jusqu'à me piquer les yeux.

– TU VAS CONNAÎTRE LA TERREUR. JE VAIS TE MONTRER DES CHOSES QUI BRISERONT TON ESPRIT. TU SUPPLIERAS QU'ON T'ACHÈVE !

– Mon petit, j'ai vu mon mari partir d'un cancer en huit mois. Tu vas avoir du mal à me montrer pire souffrance.

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