LÉNA ORSO
Couverture de La Morsure

La Morsure

Il m'a mordue dans une ruelle à 3h du matin. Je suis revenue le lendemain.

Nouvelle · environ 50 min de lecture · paru le 15 mars 2026

L'histoire

La Morsure est une romance monstre de Léna Orso.

Deux canines dans mon cou, dans une ruelle à 3h du matin. Pas de douleur. Un orgasme, debout, sans qu'il me touche.

Le lendemain, je suis retournée au même bar. Pas pour comprendre. Pour qu'il recommence. Ses dents, ses doigts, sa bouche – quatre morsures en deux nuits. Chacune plus bas. Chacune plus profonde. Et chacune m'a fait jouir plus fort que la précédente.

Extrait

Le début du livre

Le bar ferme dans une heure. Je le sais parce que le serveur a commencé à empiler les chaises du fond, celles près de la fenêtre, et que la musique a baissé d'un cran. Pas assez pour qu'on s'en aille, juste assez pour qu'on comprenne.

Je m'en fous. Je suis là depuis minuit et je n'ai rien de mieux à faire.

Deux heures du matin un mardi, c'est mon heure préférée. Les gens normaux dorment. Les fêtards sont rentrés ou ont migré vers des endroits plus bruyants. Il ne reste que les vrais, ceux qui ne veulent pas rentrer chez eux et qui n'ont pas besoin de prétexte pour rester.

Le zinc est presque vide. Un couple à l'autre bout, visages trop proches, mains sous la table. Un type seul sur un tabouret, veste en cuir, téléphone éteint posé à côté de son verre. Le serveur qui essuie des verres propres parce qu'il faut bien s'occuper les mains.

Et lui.

Il est assis trois tabourets plus loin. Grand. Pâle, vraiment pâle, pas le teint fatigué d'un insomniaque, autre chose. La mâchoire comme découpée au couteau. Des mains longues, posées à plat sur le comptoir, inertes.

Flippant, un peu.

Il ne boit pas.

Son verre est devant lui, plein, intact. Personne ne l'attend. Le verre n'est pas oublié non plus. Un accessoire. Comme le tabouret, comme la veste sombre, comme sa présence dans ce bar : un décor qu'il a choisi de porter.

Je le regarde parce qu'il ne fait rien. Pas de téléphone, pas de geste, pas de regard balayant la salle. Il fixe un point devant lui, quelque part entre le mur du fond et nulle part. Et il n'a pas l'air de s'ennuyer. Il a l'air de quelqu'un pour qui le temps ne pèse pas.

Je bois une gorgée. Mon gin est tiède. Tant pis.

Il tourne la tête.

Vers l'espace entre nous, plus exactement. Comme s'il avait senti un mouvement dans l'air. Ses yeux sont clairs, très clairs, presque transparents sous la lumière jaune du bar.

Il ne sourit pas.

Je repose mon verre. Mes mains sont chaudes autour du verre tiède. Les siens, posés sur le zinc, ont l'air de ne rien dégager. Je ne sais pas pourquoi je pense ça. Sa façon d'être immobile, trop fixe, comme un objet qui absorbe la température de la pièce au lieu de la produire.

– Tu ne bois pas, je dis.

Ma voix sonne trop forte dans le bar vide. Il me regarde. Vraiment, cette fois. Son regard sur moi, direct, sans la petite danse sociale du regard qui se pose, hésite, revient. Il regarde comme on lit une phrase, du début à la fin.

– Non.

Un mot. Voix basse, un peu rauque, lointaine. Un accent, peut-être. Ou juste l'habitude de ne pas parler souvent.

– Tu attends quelqu'un ?

– Non.

Le serveur passe entre nous avec un torchon. Le type au bout du bar paye et sort. Le couple murmure. Et lui reste là, les mains à plat, le verre plein, le regard clair fixé sur moi.

Je souris. C'est bizarre et j'aime les choses bizarres à deux heures du matin.

– Sélène, je dis.

Il ne répond pas tout de suite. Une seconde, deux. Puis :

– Ivar.

Le prénom reste dans l'air une seconde de trop. Nordique. Vieux. Un prénom de saga, pas de bar de nuit à Lyon.

Le serveur annonce la dernière commande. Je secoue la tête. Mon gin est tiède et je l'ai à peine entamé. Ivar ne bouge pas. Son verre est toujours plein, le glaçon fondu depuis longtemps.

Je me lève pour aller aux toilettes. En passant devant lui, un courant frais me traverse, localisé, précis, comme si quelqu'un avait ouvert une fenêtre juste à cet endroit. Je tourne la tête. Il regarde droit devant lui.

Quand je reviens, il est debout.

Plus grand que je pensais. Un mètre quatre-vingt-dix, peut-être plus. La veste sombre tombe droite sur un corps sec, long, sans épaisseur inutile. Ses mains pendent le long de ses flancs, toujours cette inertie, comme s'il économisait chaque geste.

Il a laissé un billet sur le comptoir. À côté du verre plein.

– Tu pars, je dis.

Je constate, c'est tout. Il me regarde et cette fois son regard a changé. Ni désir, ni intérêt. De la curiosité. Détachée, presque clinique.

– Oui.

– Il est trois heures.

– Je sais.

Le serveur éteint la moitié des lumières. Signal clair. Je ramasse ma veste, je finis mon gin tiède d'une gorgée, je laisse un billet moi aussi. On sort en même temps, pas ensemble, côte à côte. Il pousse la porte et me la tient. Sa main passe près de mon épaule et l'air se glace.

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