
La Grosse et le Minotaure
J'étais la plus lourde. Il a trouvé ça parfait.
- Minotaure
- Size difference
- Sacrifice
- Body worship
- Comédie
Novella · environ 1 h de lecture · paru le 7 juin 2026
L'histoire
La Grosse et le Minotaure est une romance monstre de Léna Orso.
Je suis la plus lourde du village. Donc je suis pour le Minotaure.
Sauf que le programme a changé. Il prend trois pas pour me rattraper, me pose comme une assiette, et m'examine. Lentement. Zone par zone. Avec un français plus cultivé que celui du curé.
Ses cornes font ma taille. Ses mains font deux fois mes hanches. Il dit qu'il va prendre son temps, et qu'au village, ils n'ont pas la moindre idée de ce qu'ils viennent de me faire.
J'avais préparé ma mort. Pas ça.
Le début du livre
Le maire évite mon regard, donc c'est moi. Je n'ai pas besoin qu'il prononce mon prénom, je l'ai compris à la manière dont son index trace un cercle sur la liste sans jamais se poser sur une ligne. Il fait mal semblant. Dehors, la cloche de l'église s'y met.
– Amélie.
Ben tiens. Trois syllabes, neuf paires d'épaules qui se détendent en même temps. C'est ce qui m'amuse le plus, à vrai dire, le soulagement collectif. Trente-deux femmes éligibles cette année, trente et une qui viennent de rouvrir un poumon. Sur les bancs, je compte les visages que je vais finir par regretter de ne pas avoir détestés plus fort. Quatre ? Cinq ? Difficile à dire, le chagrin par procuration a toujours été une discipline approximative au village. Ma cousine se mouche dans une manche qu'elle ne lavera pas avant trois jours. Le boulanger fixe ses sabots avec une concentration qui ne lui sert pas dans la vie courante. Au fond, la vieille Marthe sourit, discrètement, parce qu'elle a quatre-vingt-deux ans et qu'elle se permet ce que les autres ne se permettent pas. Elle, elle ne courait aucun risque.
Le maire ramasse son courage, prend ce qui doit lui sembler une mine ferme.
– La plus lourde, celle qui court le moins vite.
Voilà la formule officielle. Je l'avais entendue de loin, dans ma jeunesse, sans imaginer qu'on puisse la prononcer devant moi directement. C'est très bien rédigé, on dirait un proverbe. Sur le moment, je trouve plus drôle qu'humiliant.
Après, je suis d'accord avec le diagnostic. Mes seins pèsent, mes hanches occupent un banc et demi, mes cuisses se touchent à chaque pas, c'est descriptif, pas vexant. Ce qui me chatouille, c'est qu'ils aient pris la peine de motiver le verdict. D'habitude, on tire au sort en silence.
– On y va, Amélie.
Je me lève. Le banc grince. Ma robe est trop serrée à la taille ; j'avais hésité à mettre celle en lin, plus large, et je me dis que c'était un mauvais arbitrage. Première leçon du jour : pour son propre sacrifice, on choisit le confort.
L'allée centrale est courte. Onze pas pour rejoindre la porte, plus deux pour saluer ma mère qui regarde ses sabots comme si elle y lisait quelque chose. Je ne lui en veux pas. Elle a eu cinq filles et la moitié d'un mari, son stock de courage est entamé depuis longtemps. Je lui pose la main sur l'épaule juste assez pour qu'elle puisse dire à ses voisines que j'ai été digne. Ça lui servira aux funérailles.
Dehors, la lumière d'octobre est dure et propre. La place est vide. Le forgeron est de service, il referme les chaînes autour de mes poignets avec la tête d'un homme qui n'a pas envie d'être là. Les anneaux sont en fer doux, à peine froid.
– Pas trop serré ?
C'est lui qui me demande ça. J'ai presque envie de rire.
– Ça ira bien, pour le temps que je vais les porter, de toute façon.
Il acquiesce comme si ma réponse avait été une politesse partagée entre professionnels. Puis il fait signe aux deux jeunes du conseil qui m'attendent à la sortie du bourg pour la descente.
La descente, c'est trois cents mètres de sentier en pierres pas posées droit. Le labyrinthe ouvre sa gueule au creux de la combe. On voit la porte basse, deux torches, et le reste est invisible. Je n'ai jamais trouvé ça impressionnant. C'est juste un trou, si on ne prend pas en compte le mythe posé dessus.
Les deux jeunes marchent devant. Je suis. Le chemin est plus difficile que je n'avais prévu ; les chaînes courtes et la robe, c'est pas pratique.
Le premier des deux a une nuque de jeune coq, encore rouge des baisers de sa fiancée, le chanceux. Le second porte ma sacoche à bout de bras, comme si elle pouvait le mordre. Amusant.
Au troisième virage, je rate une marche. Mon mollet droit racle le bord d'une dalle aiguisée par deux siècles de pluie. Je sens la peau s'ouvrir avant d'avoir mal, un trait chaud, fin, propre.
– Faites attention !
L'un des deux se retourne, paniqué à l'idée de livrer une marchandise abîmée.
– C'est rien, je lui dis. Une éraflure. Ça donnera au Minotaure de quoi me repérer plus facilement, tiens.
Le filet de sang coule dans ma chaussure. Très bien. Si j'avais le choix entre rentrer au village et arriver en bas, je voterais en bas ; au moins j'y aurai un nouveau public.
La porte du labyrinthe n'est pas spectaculaire. Une dalle de pierre noire encadrée de deux piliers usés, un linteau bas couvert d'une inscription que personne dans la combe ne sait plus lire depuis trois générations. Les deux jeunes s'arrêtent à dix mètres. Ils n'iront pas plus près. C'est dans le protocole, et puis ils ont des fiancées.
– Bonne chance.
Le coq m'adresse cette phrase pour son honneur, pas pour mon usage. Le porteur de sacoche acquiesce. Je leur réponds par un sourire qui me coûte moins que je ne l'aurais cru. Le forgeron a laissé une longueur de chaîne entre les deux poignets pour que je puisse au moins manger. C'est ce qu'on appelle, dans ces histoires, l'humanité du forgeron. J'imagine qu'on s'en veut, quand on est celui qui forge les chaînes des sacrifiées.
J'avance. Les torches à l'entrée sont neuves, à peine fumantes. Quelqu'un est passé ce matin pour les changer. Un détail qui me touche plus que je ne voudrais l'admettre : le village me jette, mais il jette avec soin. La continuité administrative jusqu'au bout.
À l'intérieur, l'air change immédiatement. Plus frais, plus dense, légèrement minéral. Mes oreilles s'adaptent à un silence qui n'est pas celui du village, un silence qui attend. Je fais cinq pas dans le couloir. Mes yeux trouvent leur seuil. La pierre des murs est lisse, polie par je ne sais quoi pendant je ne sais combien de siècles. Il y a, à hauteur de hanche, une rainure horizontale continue dans le mur, comme si une épaule de la bonne taille l'avait creusée en passant des milliers de fois. Je ne m'attarde pas sur l'implication.



