
L'ogre me vouvoie et me fait jouir
Dans les contes, on m'envoie au monstre parce que je cours le moins vite.
- Ogre
- Size difference
- Body worship
- Comédie
Nouvelle · environ 50 min de lecture · paru le 28 juin 2026
L'histoire
L'ogre me vouvoie et me fait jouir est une romance monstre de Léna Orso.
Mon voisin est un ogre. Deux mètres et des poussières, des défenses, une peau gris-vert. Il boit son Earl Grey à dix-sept heures pile, beurre ses scones avec des manières de majordome, et il me vouvoie. J'aurais dû fuir. J'ai pris une deuxième tasse.
Chaque après-midi, je traverse la haie. Le thé est chaud, les scones sont parfaits, et la façon dont ses yeux descendent sur moi n'a plus rien de poli. Les femmes du coin se croient en sucre. Moi, il peut me tenir. Sous le tweed impeccable, il y a une faim très ancienne qui exige un oui prononcé à voix haute avant de se servir.
Le pire, avec un monstre si bien élevé ? Trois mille ans de bonnes manières. Il les perd en un thé.
Le début du livre
Le camion de déménagement est reparti dans un gémissement de boîte de vitesses, et le silence qui est tombé après avait du poids. Rien à voir avec le calme des brochures immobilières. Un silence qui te fait te retourner pour vérifier que tu es seule. Je suis seule. Quatre cartons, une bouilloire, et un cottage en pierre grise au bout d'un hameau dont le nom a perdu deux lettres sur le panneau d'entrée.
Bienvenue dans le Yorkshire profond. J'ai troqué un deux-pièces londonien hors de prix contre ça, et la seule chose que je regrette pour l'instant, c'est le chauffage central.
La pluie ne tombe pas, par ici. Elle flotte. Elle s'installe sur la peau et elle attend. J'ai rentré les cartons, branché la bouilloire, constaté qu'elle mettait onze minutes à chauffer une eau qui sortait déjà tiède du robinet, et j'ai entrepris de juger ma nouvelle existence une tasse à la main. C'est ma méthode. Tout se note, tout se classe, surtout les mauvaises décisions. Ça occupe.
Le cottage avait deux qualités : il était à moi, et il était loin. Le reste relevait de l'archéologie. Papier peint à fleurs des années soixante, cheminée qui tirait mal, une humidité qui montait des dalles comme une rumeur. J'allais adorer. Ou mourir. Les deux options se valaient et m'amusaient autant.
C'est en sortant vider l'eau croupie d'un seau oublié dans le jardin que je l'ai vu.
Par-dessus la haie. Il faut préciser que la haie faisait deux mètres de haut, taillée au carré par quelqu'un qui prenait la chose au sérieux. Lui, il dépassait. Largement. La première pensée qui m'est venue, c'est qu'on avait planté une statue dans le jardin d'à côté. La seconde, c'est que les statues ne taillent pas leurs rosiers.
Parce qu'il taillait ses rosiers.
Il était énorme. Le mot est faible et je n'en ai pas de meilleur sous la main. Une carrure de grange, des épaules à transporter des poutres, une peau d'un gris tirant sur le vert mousse, la teinte des vieux ponts de pierre. Deux défenses lui sortaient de la lèvre inférieure, courbes, ivoire, polies, et deux cornes courtes et recourbées prenaient naissance au-dessus de son front, du même ivoire patiné, comme un détail décoratif qu'on aurait ajouté pour parfaire le tableau. Des mains comme des battoirs. Et au bout de l'une de ces mains, tenu entre deux doigts qui auraient pu broyer une brique, un sécateur de jardinage si petit qu'il avait l'air d'un jouet.
Un ogre. J'avais un ogre pour voisin.
Je suis restée plantée là, mon seau dégoulinant contre la jambe, à attendre la suite logique. La suite logique, dans mon expérience des contes, c'était qu'il m'attrape et qu'il me croque. J'ai même fait un rapide calcul de mes chances de regagner la porte. Mauvaises. Sur ce terrain détrempé, avec mes bottes neuves et mon souffle de citadine, il me cueillait avant le perron.
Il a coupé une rose fanée, l'a déposée dans un petit panier d'osier à ses pieds, et il a relevé la tête.
Nos regards se sont croisés. Le sien était sombre, intelligent, et bien trop calme pour quelqu'un qui venait de se faire surprendre en train de jardiner par sa nouvelle voisine.
Il a posé son sécateur. Il s'est essuyé les mains à un torchon glissé dans la poche de son gilet. Parce qu'il portait un gilet. Un vrai, en tweed, couleur bruyère, avec des boutons de corne et une montre à gousset dont la chaîne disparaissait dans une poche. Sur deux mètres et des poussières de muscle gris-vert, le tweed avait un effet que je n'arrivais pas à nommer.
Puis il a incliné le buste. Une révérence. Brève, mesurée, parfaite.
– Je vous prie d'excuser ma tenue, a-t-il dit. Je ne vous attendais pas avant demain. Soyez la bienvenue.
Sa voix est descendue dans ma poitrine avant d'arriver à mes oreilles. Grave, posée, articulée jusqu'à la dernière consonne. Un français de manuel, de ceux qu'on n'entend plus que dans les vieux films, chaque syllabe tenue jusqu'au bout au lieu d'être broyée comme je m'y attendais. Il parlait mieux que mon ancien patron, et mon ancien patron avait fait une grande école.
J'ai ouvert la bouche. Rien n'est sorti. Je n'avais pas de réplique en stock.
– Vous m'en voyez navré, a-t-il ajouté, prenant mon silence pour de l'effroi, ce qui n'était pas tout à fait faux. Je me présenterai dans les formes une fois changé. Puis-je vous proposer une tasse de thé ? Il est presque cinq heures.



