LÉNA ORSO
Couverture de La Gargouille

La Gargouille

J'ai du calcaire sous les ongles et lui entre les cuisses. L'aube nous séparera.

Nouvelle · environ 50 min de lecture · paru le 2 avril 2026

L'histoire

La Gargouille est une romance monstre de Léna Orso.

Trois semaines que je nettoie cette statue au fond d'une cathédrale désaffectée. Deux mètres, cornes, mâchoire de fauve. Ce soir, au crépuscule, elle est tiède sous mes doigts. Et puis elle respire.

Il gronde au lieu de parler. Sa chair a la texture du grès et sa langue couvre tout – tout. Du vitrail au toit, de la douceur à la brutalité, il explore chaque centimètre de moi avec huit siècles de patience. Et quand l'aube s'approche, quand la pierre revient sous mes ongles alors qu'il est encore en moi, je comprends que la nuit n'a pas été assez longue.

Extrait

Le début du livre

Mes mains sont rêches, les ongles noirs, l'épiderme bouffé par le solvant. C'est le prix du métier : restauratrice d'art, trois semaines seule dans une cathédrale désaffectée, à gratter des siècles de crasse sur du calcaire que personne ne verra. Je touche avant de comprendre. C'est mon langage. Et ce soir, ce que mes mains me disent, c'est que la statue sous mes doigts n'est pas froide.

Elle n'est sur aucun plan. Ni dans les relevés du diocèse, ni dans l'inventaire général. Deux mètres de roche noire, accroupie dans l'ombre du troisième niveau, des cornes courtes au-dessus du front, une mâchoire large qui donne au visage un air presque humain. Presque. Les yeux sont des demi-sphères lisses, sans iris. On dirait des galets polis par une rivière. Et les mains. Les mains sont énormes, posées sur les genoux repliés, chaque doigt aussi épais que mon poignet.

Je l'ai nettoyée pendant deux jours. Compresse après compresse, la roche est apparue, pas le calcaire blond des chapiteaux, mais du granit noir, plus rugueux, sculpté si finement que chaque pli de peau, chaque nervure d'aile est là. Et ce soir, ma paume à plat sur le genou replié, la surface rêche mord ma pulpe, et en dessous, de la chaleur. Pas en surface. Quelque chose qui vient de l'intérieur, comme un radiateur sous une couche de plâtre.

Le soleil touche l'horizon. Je le vois par la rosace ouest, ce disque orange qui s'enfonce dans la ligne des toits. La lumière change encore, passe à l'ambre, et l'ombre de la nef avale le sol en remontant vers les murs.

Sous ma paume, la pierre bouge.

Je retire ma main. Quand un bloc bouge, c'est qu'il se descelle, et quand elle se descelle à huit mètres de hauteur, on recule. Mais ce n'est pas un descellement. Ce n'est pas un glissement de mortier ou un joint qui lâche.

C'est un mouvement. Lent, profond, qui vient de l'intérieur de la masse.

Je repose la main. Le genou replié de la statue pulse sous le plat de mes phalanges, une vibration sourde, régulière, comme un cœur très lent. Deux battements. Trois. La pierre se réchauffe, degré par degré, et la texture se modifie sous le contact. Le relief s'affine. Les arêtes s'adoucissent. Les stries microscopiques que je connais par cœur, celles du ciseau du sculpteur, vieilles de huit siècles, s'effacent une à une, remplacées par autre chose. Une surface rêche mais souple, comme du cuir brut, comme de la peau calleuse.

La couleur change aussi. Le gris sombre du calcaire vire au brun, puis à un brun plus riche, plus vivant. Et les veines du calcaire, ces lignes pâles que je suivais au scalpel pour trouver le bon sens de la coupe, se gonflent. Pulsent.

Le crépuscule entre par les vitraux. Les derniers rayons orange s'éteignent un par un, et l'ombre gagne le troisième niveau. Dans la pénombre, je vois les doigts de la statue bouger. Pas comme un bloc qui tombe. Comme une main qui s'étire après un long sommeil, chacun se déployant l'un après l'autre, les phalanges craquant avec un son sec de branche sèche.

La mâchoire s'ouvre. Un souffle en sort. Pas du vent, pas un courant d'air. Dense, humide, avec une odeur de terre mouillée et de mousse.

Les yeux. Les demi-sphères lisses tournent dans leurs orbites. Elles me trouvent.

La statue se déplie.

Les genoux se redressent avec un craquement de roche qu'on fend. Les bras se décollent du torse, longs, épais, chaque muscle roulant sous cette peau qui n'est plus de la pierre mais qui en garde la mémoire. Les ailes se déploient dans son dos et cognent contre la voûte. Le son résonne dans la nef comme un coup de tonnerre sec, et les pigeons s'envolent dans un chaos de plumes et de cris.

Il se met debout.

Je recule d'un pas. L'échafaudage tremble sous son poids, les barres métalliques vibrent et le plancher de bois grince. Il est plus grand que ce que la statue laissait deviner. Debout, il dépasse les deux mètres. Sa tête frôle la clé de voûte. Les cornes ajoutent encore vingt centimètres, courtes, incurvées vers l'arrière, noires et lisses comme de l'obsidienne.

Je devrais descendre. Je devrais prendre mon sac, dévaler les trois niveaux d'échafaudage, franchir la porte latérale qui grince, et courir jusqu'à ma voiture garée sur le parvis. C'est ce qu'une personne raisonnable ferait.

Mes pieds ne bougent pas.

Il me regarde. Ces yeux sans iris, ces demi-sphères polies, ils ne devraient rien exprimer. Pas de pupille, pas de blanc, pas de couleur. Juste deux surfaces rondes et grises dans un visage trop large. Et pourtant il y a quelque chose dedans. De la curiosité, peut-être. Ou de la patience. Le regard de quelqu'un qui attend depuis très longtemps et qui n'est pas pressé d'attendre encore un peu.

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