LÉNA ORSO
Couverture de La créature m'a choisie pour mon gras

La créature m'a choisie pour mon gras

Huit tentacules. Un ventre chaud. Aucune dispute.

Nouvelle · environ 50 min de lecture · paru le 14 avril 2026

L'histoire

La créature m'a choisie pour mon gras est une romance tentaculaire de Léna Orso.

Quatre-vingt-deux kilos. Le village cherchait une offrande. Ils ont choisi la plus lourde. Personne n'a pleuré. La robe blanche est trop petite. Personne ne s'est excusé.

La créature ne me mange pas. Elle... s'enroule. Ses tentacules cherchent la chaleur et mon corps en fabrique plus que toutes leurs filles maigres réunies. Trente ans que ce gras est un problème. Trente secondes pour que cette chose en fasse un festin.

L'ironie mériterait une vanne. Je n'en ai plus. Mes réserves de sarcasme sont à sec. La créature les a aspirées avec le reste.

Extrait

Le début du livre

Mes pieds s'enfoncent dans la boue jusqu'aux chevilles. Personne ne m'aide. Le sentier descend vers la falaise et les quatre types du conseil marchent six mètres derrière moi. Assez loin pour ne pas me toucher. Assez près pour que je ne fasse pas demi-tour.

L'offrande, ils ont dit. Le mot est joli. La réalité, c'est une fille qu'on pousse vers un trou.

On marche depuis vingt minutes et mon souffle est court. C'est pas l'émotion, hein. C'est le terrain, la pente, les quatre-vingt-deux kilos que je trimballe à chaque pas. Autant être précise. C'est pour ça qu'ils m'ont choisie. Pas pour ma vertu, pas pour mes beaux yeux, pas pour les dettes de mon père. Parce que je suis la plus lourde du village. La créature, paraît-il, veut du volume.

J'aurais ri si le vieux n'avait pas été aussi sérieux en l'expliquant.

Le vent colle la robe contre mes cuisses. Le tissu est fin. Blanc. Cérémoniel, apparemment. On m'a habillée ce matin avec le même soin qu'on met à emballer un colis. Les femmes du conseil m'ont lavée, peignée, parfumée. Aucune ne m'a regardée dans les yeux. La vieille Hénora m'a attaché les cheveux avec un ruban. Ses mains tremblaient. J'ai failli lui dire que c'était pas la peine de soigner la présentation vu le destinataire, mais elle pleurait déjà alors j'ai fermé ma gueule.

La falaise se découpe sur le ciel gris. L'entrée de la grotte ressemble à une gueule dans la roche. Noire. Humide. Le vent qui en sort sent le sel et un truc organique que je préfère ne pas identifier.

– C'est là, dit le plus vieux.

Sans blague.

Il me tend une torche. Bois, tissu, graisse animale. On est en quelle année. Je la prends quand même. Mes doigts sont glacés et la poignée est tiède de sa main. C'est le dernier contact humain que j'aurai. La paume moite d'un vieux qui m'envoie crever. Romantique.

– Tu descends. Tu attends. Elle viendra.

– Et si elle vient pas ?

Son regard glisse sur mon ventre. Mes hanches. Remonte avec une expression que je connais par cœur. Celle qui dit : avec toi, elle viendra.

J'ai l'habitude. Les regards qui mesurent, qui pèsent, qui classent. Trente ans que je les encaisse. Chez le boulanger, au lavoir, à la fête du solstice quand les garçons choisissent une partenaire de danse et que je reste assise. Mon corps a toujours été un problème pour les autres. Trop de place. Trop de chair. Trop de tout. Aujourd'hui, c'est la solution. Si la créature veut de la masse, elle va être servie.

La descente est raide. Les marches sont taillées dans la roche, usées, inégales. Je dois poser les mains pour ne pas glisser. La robe se salit aux genoux. La torche éclaire deux mètres devant moi. Le reste est noir. L'air se refroidit à chaque palier, brutal, et la chair de poule remonte de mes pieds nus jusqu'à mes bras. Mon corps compense. C'est ce qu'il fait de mieux, apparemment. Produire de la chaleur.

Les voix des hommes disparaissent. Le bruit de l'eau arrive. Un courant massif. De l'eau qui bouge dans un espace clos. Qui lèche les parois. Qui respire.

La grotte s'ouvre. Haute. Large. Le plafond se perd au-dessus de la torche. Le sol est lisse, poli, glacé sous mes pieds nus. Au centre, un bassin. L'eau est noire. Opaque. Immobile, sauf à un endroit, vers le fond, où la surface ondule sans se briser.

Je m'arrête au bord.

Ma respiration est le seul bruit humain ici depuis la dernière offrande. La dernière grosse fille que le village a décidé de jeter dans un trou.

Je plante la torche dans une fissure de la roche. Je m'assieds. La pierre est glacée sous mes cuisses, à travers le tissu fin. L'humidité s'infiltre. Mes mollets se contractent.

J'attends.

Si la créature a faim, au moins elle aura de quoi manger.

Le temps passe. Je ne sais pas combien. La torche a perdu un quart de sa longueur. L'eau du bassin n'a pas bougé. Enfin, pas de manière visible. L'ondulation au fond a cessé il y a un moment, et maintenant la surface est un miroir noir qui reflète la flamme.

Mes pieds sont engourdis. Je les frotte l'un contre l'autre. La roche a aspiré toute ma chaleur et mes cuisses sont froides à travers le tissu. Mon ventre, non. Mon ventre reste tiède. Mon ventre reste toujours tiède. La seule partie de moi qui refuse de se conformer au froid, à la roche, à la situation.

J'ai faim. Évidemment, personne n'a pensé à nourrir l'offrande. On habille le paquet, on l'envoie, on ne vérifie pas s'il a mangé. Mon estomac gargouille et le son rebondit sur les parois de la grotte. Pathétique. Je vais mourir dévorée par un monstre marin et mon dernier bruit sera un gargouillis de ventre.

L'eau bouge.

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