LÉNA ORSO
Couverture de L'orc m'a choisie parce que je suis grosse

L'orc m'a choisie parce que je suis grosse

Le village entier m'a jetée. L'orc m'a reçue comme un festin.

Novella · environ 1 h de lecture · paru le 12 avril 2026

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L'histoire

L'orc m'a choisie parce que je suis grosse est une romance orc de Léna Orso.

Jeanne est la plus grosse du village. Elle prend trop de place au banquet, trop de place sur le banc de l'église. Alors, quand il faut envoyer une fille au monstre de la montagne, personne n'hésite.

Elle monte enchaînée. Furieuse. Prête à en finir.

L'orc la soulève d'une main. Elle attend le coup. Il ne vient pas. Ce qu'elle lit dans ses yeux, c'est de la faim. Celle qui dévore. Ses bourrelets, ses hanches, ses cuisses : tout ce que le village trouvait en trop, l'orc le reçoit comme un festin.

Jeanne est furieuse. Ça ne change rien. Son corps dit oui pendant que sa bouche crache des insultes.

Extrait

Le début du livre

Ils m'ont enchaînée à l'aube.

Quatre hommes du village. Des types que je connais. Le forgeron, le fils du meunier, deux autres dont j'ai oublié les noms. Ils ont frappé à ma porte avec des chaînes et un air de circonstance. Personne ne m'a regardée dans les yeux.

J'ai compris tout de suite.

Le sacrifice. Le tribut annuel. La fille qu'on envoie dans la montagne pour que la bête nous foute la paix une année de plus. Le nom tiré au sort, sauf que ce n'est jamais un tirage au sort. C'est toujours la fille dont personne ne veut.

Cette année, c'est moi.

Jeanne. La grosse. Celle qui prend trop de place au banquet, trop de place sur le banc de l'église, trop de place dans l'air qu'on respire. Ils m'ont choisie. Le déchet qu'on jette. Le volume en moins, le village respire mieux.

Je marche. Les chaînes tirent mes poignets vers le bas. Le fer m'entaille la peau. Tant mieux. La douleur, c'est propre. C'est net. C'est mieux que leurs faces blêmes de lâches.

Le chemin monte. Les cailloux entrent dans mes chaussures et je ne m'arrête pas. Mes mollets brûlent. Mon souffle racle. Je ne leur ferai pas ce plaisir.

Derrière moi, le cortège. Silencieux. Pas de tambour, pas de prière. Des pas sur la terre sèche et le bruit du métal. Le forgeron tient la chaîne. La laisse d'une bête qu'on mène à l'abattoir. Il sue. Il a honte. Pas assez pour refuser.

Le sentier se rétrécit. Les arbres se rapprochent. L'ombre tombe, froide, et la sueur se glace sur moi. Mes cuisses frottent l'une contre l'autre. Ma robe colle à mon dos. Mes molaires grincent l'une contre l'autre.

La rage. C'est tout ce qui me reste.

La peur, c'est pour les filles qui espèrent encore. Moi, j'ai arrêté d'espérer le jour où ma mère m'a dit que j'étais trop grosse pour porter la robe de mariée de ma grand-mère. J'avais douze ans.

Mais la rage, ça brûle. Ça tient debout. Ça met un pied devant l'autre sur un chemin de montagne avec des chaînes aux poignets et quatre lâches dans le dos.

Le fils du meunier tousse. Il veut parler. Je le sens.

– C'est plus très loin.

Je ne réponds pas. Qu'est-ce qu'il veut, que je le remercie ? Qu'est-ce qu'ils veulent tous ? Que je pleure, que je supplie, que je m'écroule pour qu'ils puissent se dire qu'ils sont désolés ?

Je ne m'écroulerai pas.

Le chemin débouche sur un plateau de roche nue. Pas d'herbe, pas d'arbres. La pierre, grise, fendue par endroits, et au fond, l'entrée d'une caverne. Large. Haute. Noire. Une gueule ouverte.

Les quatre hommes s'arrêtent. Net.

Le forgeron pose la chaîne par terre. Il recule. Le fils du meunier recule aussi. Les deux autres ont déjà fait trois pas en arrière.

– On te laisse là, dit le forgeron.

Sa voix tremble. Le héros du village, celui qui plie le fer à mains nues, et sa voix tremble devant un trou dans la roche.

Je ramasse la chaîne moi-même. Je la tiens entre mes mains. Le métal est chaud de ma peau.

– Dégagez.

Ils dégagent. Vite. Sans se retourner. Leurs silhouettes rapetissent sur le sentier, pressées, avides de distance. Le fils du meunier trébuche. J'espère qu'il s'est ouvert le genou.

Le bruit de leurs pas décroît et puis plus rien.

Le silence. Le vent. Le battement sourd dans mes tempes. L'odeur de la roche, minérale, froide. Et autre chose, en dessous. Une odeur animale. Dense. Vivante.

Je suis seule sur le plateau, face à la gueule noire, et la rage cogne dans ma poitrine. Un poing contre une porte fermée.

La caverne bouge.

Non. Une masse bouge dedans. Un raclement lourd. Un bruit de masse qui se déplace. La roche vibre sous mes pieds. Je recule d'un pas. Un seul. Après je plante mes talons et je reste.

L'ombre se densifie à l'entrée. Se solidifie. Prend une forme.

Il sort.

L'orc. Brash. La bête de la montagne. Le monstre que le village nourrit de filles pour acheter sa tranquillité.

Il est plus grand que tout ce que j'avais imaginé. Deux fois le forgeron. Trois fois le fils du meunier. Sa tête frôle le haut de l'entrée. Sa peau est gris-vert, épaisse, parcourue de veines sombres sur les avant-bras. Ses épaules occupent toute la largeur de la caverne. Deux défenses courtes dépassent de sa mâchoire inférieure, jaunies, usées. Il ne porte qu'un pantalon de cuir, rapiécé, tendu sur des cuisses larges comme des troncs.

Il me regarde.

Je le regarde.

L'odeur me frappe. Animale. Chaude. Pas putride. Musquée. Lourde. Elle entre dans mes poumons et s'installe. Mes narines se dilatent.

Il fait un pas. Le plateau tremble. Ses pieds sont nus, massifs, des pieds de créature faite pour écraser. Ses bras pendent le long de son corps. Ses mains sont des battoirs. Chaque paume pourrait couvrir ma tête entière.

Un autre pas. Plus près. Son ombre me recouvre.

Mon cœur cogne. La rage cogne aussi. Les deux se mélangent dans ma poitrine.

– C'est moi que tu veux bouffer ? Vas-y.

Ma voix ne tremble pas. C'est la seule victoire que j'emporterai. Il peut me briser en deux. Il peut me jeter contre la roche. Il peut m'ouvrir le ventre d'un coup de griffe. Mais ma voix ne tremblera pas.

Il penche la tête. Comme un animal qui évalue. Ses yeux sont petits, enfoncés sous une arcade lourde. Sombres. Pas stupides. Il y a quelque chose là-dedans. De l'attention. De la concentration.

Il ne grogne pas. Il ne rugit pas. Il respire. Fort. Par le nez. De longues inspirations. Il me renifle. Sa cage thoracique se soulève. Tout son torse bouge pour aspirer mon odeur.

Je ne bouge pas. Mes ongles s'enfoncent dans mes paumes. Le fer des chaînes est brûlant.

– Alors ? Je sens pas assez bon pour toi ?

Il ne répond pas. Il inspire. Encore. Appliqué. Le bruit de l'air dans ses naseaux couvre le vent du plateau.

– Ils t'ont envoyé la grosse, cette année. Tu vas réclamer à qui ?

Sa tête s'incline. Trois centimètres. Vers la gauche. Le geste d'une bête qui reconnaît un bruit sans reconnaître le mot.

Ça me met plus en rage que s'il avait rugi.

– Je te parle, monstre.

C'est le mot du village. Celui qu'on murmure à la veillée pour se faire peur, celui qui justifie qu'on enchaîne une fille et qu'on la pousse dans la montagne. Le monstre. La bête. La chose de là-haut.

Il entend le bruit que ça fait.

Et il fait un pas.

– C'est ça. Approche. Finis le travail.

Ses mains se ferment. Les deux, en même temps, le long de ses cuisses. Les jointures blanchissent sous le gris. Puis les doigts se rouvrent. Un par un.

Il vient de se retenir. Devant moi. Exprès.

Ça me retourne l'estomac.

– Te gêne pas pour moi. Les autres, avant, tu les retenais aussi ?

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