
L'Ifrit m'a marquée de sa chaleur
Novella · environ 1 h de lecture · paru le 27 avril 2026
L'histoire
L'Ifrit m'a marquée de sa chaleur est une romance monstre de Léna Orso.
Je suis la seule qu'il peut toucher sans brûler.
Entre le froid et la flamme, une zone étroite où sa paume laisse des marques que rien n'efface.
Premier test : un doigt sur ma paume, cinq secondes. Il laisse une trace qui ne part pas. Il monte les paliers. Je compte les marques. À quatorze, j'arrête de compter. Il continue.
Et je n'ai pas envie de l'arrêter.
Le début du livre
Le laiton pèse plus lourd que je l'attendais.
L'objet n'est pas chaud, mais ma paume chauffe autour. La brocante du boulevard Ornano est déserte à cette heure, le rideau à moitié baissé, et le vendeur me regarde sans me presser.
Je fais l'inventaire. Une lampe à huile ébréchée. Une boîte à musique sans manivelle. Un service à thé dépareillé, six tasses, sept soucoupes. Un chandelier. Un plat en cuivre piqué de vert-de-gris. Un encensoir.
L'encensoir.
Je le soupèse dans ma paume. Laiton patiné, gravures en pointe sur tout le ventre, des spirales fines qui se resserrent vers le couvercle, comme si quelqu'un avait voulu sceller quelque chose en bas. Trois chaînettes au sommet. Le couvercle est ajusté, pas soudé. Quand je le fais tourner entre mes doigts, je sens la jonction bouger un peu. Pas verrouillé. Juste ajusté.
– Vous le connaissez ? je demande au vendeur.
Il lève à peine les yeux de son bouquin.
– C'était dans un lot de succession. Ça vient d'un antiquaire de Bourges. Dix-huitième siècle, peut-être plus vieux. Les gravures sont arabes. Enfin, je pense.
Je retourne l'objet. Sous le pied, une ligne de caractères que je ne lis pas. Quatre mots, peut-être cinq. L'un d'eux revient deux fois, symétrique au début et à la fin, comme une borne.
– Trente euros.
– Vingt.
– Vingt-cinq.
– Vingt.
Il souffle. Il rabat son livre.
– Allez, vingt.
Je paie. Je ne demande pas de sac. L'encensoir va dans mon cabas entre un bocal de moutarde et les clés de chez moi. Le métal cogne contre le bocal quand je marche. Un son mat, dense, qui ne ressemble pas à ce qu'il devrait, je m'attendais à du plus creux.
Je remonte Ornano. Il fait bleu entre les immeubles, ce bleu d'hiver qui ne dure pas. J'arrive au studio au quatrième en sept minutes, ascenseur compris. Je compte toujours. Sept minutes de la brocante à la porte. Vingt-neuf secondes de la porte à la cuisine. Je pose le cabas sur le plan de travail. Je sors l'encensoir. Je le mets sous la lumière.
Les gravures sont plus nettes sous le plafonnier. Les spirales ne sont pas aléatoires, elles partent d'un centre sous le couvercle et se propagent vers le pied. Centripètes. Comme si ce qu'il y avait dedans devait rester dedans. Je passe un doigt dessus. Poussière sèche, rien qui accroche. L'intérieur est plus sombre, calciné, une résine brune séchée au fond. Quelqu'un a déjà brûlé des choses là-dedans. Il y a longtemps.
Je sors un chiffon. Je nettoie le ventre, la base, les chaînettes. Le laiton prend un éclat doux. Les caractères sous le pied restent lisibles, je les photographie, je les mettrai sur un forum plus tard. Je lave l'intérieur à l'eau chaude, brosse, sèche. La résine s'effrite sous la brosse et tombe en éclats noirs dans l'évier. Quand l'intérieur est propre, je le tiens à contre-jour. Les parois portent encore les marques de ce qui a brûlé. Impossible à enlever complètement.
J'ai un bâton d'encens dans le tiroir. Benjoin. Je l'allume au briquet, je souffle la flamme, je le pose dans l'encensoir. Je ferme le couvercle.
La fumée sort par les orifices du couvercle. Normale. Montante, un peu lente.
Puis elle s'arrête.
Elle ne redescend pas. Elle ne se disperse pas. Elle reste en colonne au-dessus du couvercle, immobile, et commence à prendre une densité qu'une fumée n'a pas. Une masse. Une forme.
Je ne recule pas. Je devrais.
Je ne le fais pas.
Je reste debout devant le plan de travail. Les deux mains à plat sur le marbre. Je compte.
Dix secondes depuis que la fumée a cessé de monter. Vingt. La colonne a la hauteur de mon visage maintenant. La hauteur de mes épaules. La densité change, plus compacte au cœur, plus lâche sur les bords. Ça cesse de ressembler à de la fumée. Ça commence à ressembler à quelque chose qui a une volonté de forme.
L'air au-dessus du couvercle scintille. Une chaleur qui ne vient pas du bâton d'encens, trop intense, trop localisée. Je le sens à travers le plan de travail, dans la paume de mes mains. Le marbre sous mes doigts reste froid. C'est au-dessus que ça chauffe. L'écart est net. Je le mesure sans pouvoir m'en empêcher : froid en dessous, brûlant au-dessus, une lame d'air de vingt centimètres entre les deux qui change de température trop vite.
L'odeur aussi change. Le benjoin s'est éteint sous la densité, je ne le sens plus. À la place, une odeur sèche, minérale, comme une pierre qu'on aurait chauffée longtemps et qu'on poserait à côté du visage. Une odeur sans humidité. Une odeur de four refroidi.
Mon verre d'eau est à trente centimètres. Je le regarde. La surface tremble légèrement. Pas d'ondes, juste une vibration, comme si le verre reposait sur une machine qui tournerait au ralenti.
Je pense à reculer. Je pense à éteindre le bâton. Je pense à ouvrir la fenêtre, à appeler quelqu'un, à sortir du studio. Chaque pensée dure une demi-seconde et s'évapore. Mes pieds ne bougent pas. Mes mains restent sur le marbre.
La colonne s'épaissit encore. Des contours apparaissent au centre, verticaux, puis deux lignes qui partent en diagonale et qui ressemblent à des épaules. Puis la forme descend sous le couvercle sans que rien ne bouge physiquement de l'encensoir. Je ne comprends pas comment. Un instant la masse est au-dessus, l'instant d'après elle est partout, autour et dedans, et une silhouette prend appui sur le sol de mon studio comme si elle n'avait jamais fait autre chose.
Il est grand.
C'est la première chose que j'enregistre. Plus grand que le plafond ne devrait le permettre, il faut qu'il penche la tête. Deux mètres et quelque, peut-être deux mètres dix. La peau est sombre, pas noire, pas brune, une teinte que je ne connais pas. Couleur braise. Elle a l'épaisseur d'un épiderme humain mais pas la souplesse. Des veines courent dessous, visibles, mais elles ne sont pas bleues. Elles sont rouges. Rouges et pulsantes. Pas comme du sang. Comme une lampe qu'on allumerait sous un abat-jour mince. La lumière passe par endroits, au creux du cou, à l'intérieur du poignet, le long de la cage thoracique. Ça bat lent. Un rythme plus lent que le mien.
Ses cheveux sont longs, noirs, attachés bas sur la nuque. Deux cornes courtes partent de son crâne au-dessus des tempes, noires, striées, légèrement courbées vers l'arrière. Les yeux sont deux morceaux de charbon. Pas de blanc. Juste du noir mat, sans pupille distincte. Il me fixe.
Il ne bouge pas. Il attend.



