LÉNA ORSO
Couverture de Je ne choisis pas entre mes cowboys aliens
Alien Cowboys de Nouvelle-Aubrac · Tome 1 sur 1

Je ne choisis pas entre mes cowboys aliens

Le minotaure me laisse tenir sa corde. L'ailé crie trop fort. Le contremaître bleu me fait attendre toute la saison. Romance western why choose.

Roman · environ 8 h de lecture · paru le 23 octobre 2026

L'histoire

Je ne choisis pas entre mes cowboys aliens est une romance alien de Léna Orso, tome 1 de Alien Cowboys de Nouvelle-Aubrac.

Trois aliens font tourner le ranch où j'ai grandi, sur une planète de frontière où l'eau est rare et où la loi tient en un seul marshal.

Mon père est mort endetté. Le voisin a racheté la dette : j'ai jusqu'à la foire d'automne pour payer, sinon il prend les terres et la seule source de la région. J'ai rendu ma plaque d'agent spéciale, je suis la patronne maintenant, et il me faut mes trois hommes.

Tsauro, le contremaître à la peau d'ardoise, me fait la tête depuis mon arrivée. Son corps, lui, bourdonne chaque fois que j'approche. Ulrag, le minotaure évadé, m'a mis sa corde entre les mains : s'il dépasse ma parole, je tire. Au lit, je tire rarement. Ikzan, l'éclaireur ailé, veut tout, tout de suite, et il le dit assez fort pour réveiller le ranch.

D'ici la foire, je dors de moins en moins seule.

◆ Why choose : trois hommes, aucun contact entre eux (pas de MM) ◆ Slow burn : le contremaître se fait attendre ◆ Chaleur : explicite ◆ Tome 1 complet, fin heureuse, la série continue

Extrait

Le début du livre

Chapitre 1

Le froid de Marchastel me tombe sur la nuque dès que la trappe s'ouvre. Sec, chargé de neige sale et de crottin.

Le même qu'il y a quinze ans.

Personne sur la piste ne lève la main vers moi.

Fin d'hiver sur Nouvelle-Aubrac, premier dégel, et la piste d'atterrissage est une plaque de boue gelée où la navette a laissé deux ornières fumantes.

Je descends la passerelle avec mon sac sur l'épaule et je fais ce que je fais partout où j'arrive. Deux issues. Le hangar à gauche, la rue principale en face. Un loueur de montures à l'angle, porte ouverte, une lanterne allumée alors qu'il fait jour. Quatre hommes qui fument sous l'auvent du comptoir, dont un qui me regarde trop longtemps, et une femme qui passe avec un seau et qui ralentit en me voyant.

Derrière moi, les trois autres passagers trouvent chacun quelqu'un. Un marchand, qu'un gamin attend avec une charrette. Deux saisonniers, qu'un contremaître compte d'un doigt avant de les pousser vers un chariot. La navette referme sa trappe, crache sa vapeur et me laisse là, au milieu de la boue, avec mon sac et le message que j'ai reçu il y a trois semaines.

Quelqu'un viendra.

Ce quelqu'un, c'est Tsauro. Il n'y a jamais eu que lui pour aller chercher les gens à la navette. Cela fait longtemps que je ne l'ai pas vu, et je ne sais pas si j'en suis contente ou non.

J'attends. Je me donne vingt minutes, parce que la piste qui descend du ranch passe par le col et que le col, au dégel, peut facilement coûter une heure de trajet. À la quinzième minute, l'homme qui me regardait trop longtemps écrase son mégot et dit quelque chose aux trois autres. Ils rient, à peine, juste assez pour que ça porte jusqu'à moi.

Je sais ce qu'il a dit, j'en connais la forme par cœur. C'est la fille. Celle qui est partie.

La femme au seau est revenue sur ses pas. Elle fait semblant de chercher quelque chose au fond de son seau, qui est vide. Sur le perron du bureau de poste, un vieux sort, me voit, rentre, et je l'entends appeler quelqu'un à l'intérieur.

Ah, Marchastel. Elle a beau être la "grande ville" de cette région de Nouvelle-Aubrac, elle a gardé son esprit de village. On sait qui est rentré, qui est reparti, qui a maigri. On en parle au comptoir. On ne vient pas vous le dire en face, cela dit.

À la vingtième minute, personne n'est descendu du col.

Je ramasse mon sac. Mes bottes s'enfoncent jusqu'à la cheville à chaque pas. Le jour de mon départ, j'ai traversé cette même boue dans l'autre sens, avec un sac plus petit et des bottes moins propres, et personne ne m'a raccompagnée non plus. C'est cohérent, au moins.

Le loueur de montures a toujours son nom sur l'enseigne, sauf que l'enseigne a pris des années de vent et qu'il manque la moitié des lettres. L'homme derrière le comptoir en a pris autant. Il me reconnaît en trois secondes. Je le vois à sa main, qui s'arrête sur son registre.

– Tu es la petite du haut !

– Plus tellement petite.

– Plus tellement, je vois ça.

Il ne parle pas de mon père. Il détaille mon sac, mes bottes, la cicatrice à l'arcade que je n'avais pas en partant, et il ne pose pas de question. Il y a des gens qui vous rendent service rien qu'en se taisant ; ce sont souvent mes préférés.

– Il me faut une monture pour aller au ranch. Aujourd'hui, si possible.

– Personne n'est venu te chercher ?

– Tu vois quelqu'un ?

Il jette un œil par la porte, par politesse, au cas où Tsauro surgirait soudainement de la boue. Puis il ouvre son registre et me fait un prix. Le prix est mauvais, le prix qu'on fait à quelqu'un qui n'a pas le choix et qui vient de la ville. Au moins, les choses sont claires : désormais, pour les gens de Marchastel, je viens de la ville.

– Tu me le fais à moitié prix, et je te la ramène dans trois jours avec les fers refaits, je propose.

– Qui va refaire les fers ?

– Il y a une forge au ranch, tu sais bien.

Il réfléchit. Il sait bien, pour la forge. Il sait aussi que celui qui la maîtrisait le mieux ne sera pas là pour m'aider à refaire les fers de sa monture. Il ne le dit pas, encore une fois. En le regardant, j'ai le sentiment que ce qu'il se demande à ce moment-là, c'est si la fille qui est partie a gardé le droit de parler du ranch comme d'un endroit qui lui appartient.

– Les deux tiers, il dit.

– Les deux tiers, allez.

Il me donne une jument baie aux reins creusés par l'âge, avec des jambes habituées à la montagne. Je vérifie les sabots moi-même, un par un, parce que mon ancien métier m'a appris que les gens qui vous louent quelque chose au rabais mentent rarement sur le prix mais souvent sur la marchandise. Les sabots sont bons. La sangle est usée d'un côté. Ça ira. Je la resserre d'un cran de plus qu'il ne faudrait et je monte.

Monter, ça ne s'oublie pas, même après des années. Mon dos se cale, mes talons descendent, mes mains trouvent la longueur des rênes du premier coup. Quinze ans de voitures de service, de bureaux, et mon corps se rappelle la selle comme on se rappelle de son escalier dans le noir.

Sous l'auvent, les quatre hommes ont arrêté de rire. Celui qui me regardait trop longtemps a remis son chapeau.

Je passe devant eux au pas. Je ne tourne pas la tête. La rue principale descend vers le pont, le pont traverse une rivière grise qui charrie des plaques de glace, et après le pont il n'y a plus rien que la plaine, le col au fond et le ciel très bas. Une demi-journée de piste, si la boue le permet.

Personne n'est venu.

De toute façon, je n'ai jamais aimé attendre les gens.

La piste monte vers le col en lacets, et le dégel l'a transformée en rigole. La jument pose ses sabots où je lui dis de les poser, puis, au bout d'une heure, où elle a décidé de les poser elle, et elle a raison à chaque fois. Je la laisse faire. Elle connaît cette boue mieux que moi, maintenant.

Il fait froid à en avoir mal aux dents. L'eau coule partout sous la neige grise, dans les ornières, dans les fossés, sous les plaques de glace qui craquent quand la jument passe dessus, et c'est un bruit que j'avais oublié : une plaine entière qui dégoutte. Sur Nouvelle-Aubrac, l'eau passe l'hiver enfermée et l'été introuvable. Il n'y a que ces quelques semaines où on en entend partout, et tout le monde sait que ça ne dure pas.

Au col, je m'arrête pour laisser souffler la jument. D'en haut, on voit la plaine d'après, celle du ranch, jaune et pelée sous les restes de neige, avec la ligne sombre des montagnes au fond. Les clôtures tiennent. Il en manque par endroits, mais elles tiennent. Plus loin, une tache mouvante qui doit être le troupeau, trop loin pour compter les bêtes. La maison, on ne la voit pas encore d'ici.

Et en contrebas, là où la piste longe la limite nord, deux chevaux arrêtés près de la source.

J'aurais dû rentrer par la piste directe. Je descends par celle qui longe la limite.

La source sort de la roche au fond d'une combe, sous un surplomb qui la protège du soleil et de la neige. Elle ne gèle jamais tout à fait. Mon père disait que c'était la seule chose sur cette planète qui ne l'avait jamais trahi, et que c'était pour ça qu'il fallait la surveiller comme une bête de prix. Il disait beaucoup de choses, mais celle-là, toute la région la répète.

Je laisse la jument au pas les derniers cent mètres, pour qu'ils m'entendent venir.

Deux hommes. Un qui tient les chevaux et un qui travaille. Celui qui travaille enfonce un piquet peint en rouge dans la terre molle, à trois pas du bassin, avec une masse. Il y en a déjà deux autres derrière lui, alignés, qui coupent la combe en travers. Un fusil en travers de la selle du premier cheval. Pas de fusil à portée de main de l'homme à la masse. L'homme aux chevaux porte des gants de cuir neufs et une veste propre, et c'est lui qui me regarde arriver.

Je m'arrête à dix pas. Je ne descends pas.

– Bonjour, messieurs. Vous êtes sur mes terres.

L'homme à la masse s'arrête. Il consulte son collègue, qui examine ma monture, la reconnaît, et en tire la conclusion qui s'impose : je viens de Marchastel et je loue.

– Ce sont les terres de chez Éloi, madame. Le ranch d'en haut.

– C'est ce que je dis.

Il a un temps de retard. Je le lui laisse. On ne remplit jamais le silence d'un homme qui vient de comprendre à qui il parle, il fait le travail tout seul.

– On a un papier, il dit.

– Montrez-le-moi.

Il le sort d'une sacoche. Je tends la main sans bouger ma monture, et il est obligé de s'approcher pour me le donner, à portée des dents de la jument. Il n'aime pas ça. Le papier est beau, épais, avec un sceau de cire vert. En haut, le nom du domaine d'Arantar, le ranch voisin, en lettres anciennes. En dessous, un texte en commun administratif, celui des greffes, que j'ai lu toute ma carrière sur d'autres papiers et qui dit toujours moins que ce qu'il a l'air de dire.

Je lis tout. Lentement. Jusqu'en bas.

– C'est un relevé, ça, je dis. C'est pas une autorisation.

– C'est ce qu'on fait, les relevés, madame.

Je regarde derrière lui. Ce bout de terrain est la frontière entre mon ranch et celui d'Arantar. Mon père et lui se la sont disputée pendant des décennies, cette frontière. D'aussi loin que je me souvienne, Arantar passait son temps à inventer des moyens de gratter quelques mètres de notre territoire, et mon père passait le sien à déjouer ses mauvais coups.

Je reviens sur le papier.

– Un relevé de limites pour le compte du domaine voisin, ça, vous avez le droit. Mais vos piquets, c'est autre chose. Une borne, ça se pose devant les deux propriétaires, ou devant le marshal. D'ailleurs c'est écrit ici, en bas, dans votre propre papier.

Je lui montre la ligne du doigt. Il ne la lit pas. Il a déjà compris que je l'ai lue.

– Le patron de l'autre ranch est mort, dit l'homme à la masse, derrière lui. Il n'y a plus de propriétaire, donc on fait comme on peut.

– Il y en a une, de propriétaire. Elle est devant vous.

Silence. La source coule sous le surplomb avec un bruit de bouteille qu'on vide. L'homme aux gants va du papier à moi, de moi à la piste vide dans mon dos, et il revient. Je crois le voir blêmir un peu. Bien.

– Vous allez les arracher vous-mêmes, ces piquets, je dis. Tous les trois. Et vous allez reboucher les trous, parce que le bétail passe ici pour boire et qu'une bête qui se casse une jambe dans un trou de piquet, je la ferai payer à votre patron, avec le papier que vous venez de me donner comme preuve.

– Madame, ce papier est au domaine...

– Maintenant, il est à moi. Vous pouvez demander au vieux de venir le chercher en personne, s'il y tient tant.

L'homme à la masse jure entre ses dents, mais il arrache le premier piquet. Il faut les deux mains et un bon coup de reins : la terre gelée en dessous le tient encore, et il y a une petite satisfaction à le regarder faire en restant assise.

Ils arrachent les trois. Ils rebouchent au talon. Ils chargent les piquets en travers d'une selle et ils repartent vers le nord, vers la ligne des arbres où commencent les terres d'Arantar, sans se retourner.

Je plie le papier en quatre et je le glisse dans ma veste.

Ça, c'est réglé.

Alors que je m'apprête à reprendre la route, j'entends un cheval lourd qui descend la piste du sud au trot, trop vite pour cette boue, et qui ralentit en arrivant au bord de la combe comme si son cavalier savait déjà ce qu'il allait y trouver.

Il ne trouve pas ce qu'il pensait. Il trouve moi.

Et je le reconnais.

Tsauro arrête son cheval au bord du surplomb, à vingt pas. C'est un cheval de trait, un de ces grands chevaux de colonie qu'on élève exprès pour porter ce qui pèse lourd, et sur son dos Tsauro semble avoir une taille à peu près normale, pour une fois. Deux mètres vingt, assis comme s'il était debout. La même veste de toile qu'à mon départ, ou sa sœur jumelle. Le chapeau. Sous le bord du chapeau, le bleu-gris de sa peau, couleur d'ardoise mouillée, et les reliefs du front et des pommettes qui lui font un visage taillé à la serpe, que je n'ai jamais vu bouger sans une bonne raison.

Il ne me regarde pas tout de suite.

Il relève d'abord les trous rebouchés au talon, à trois pas du bassin. Puis la ligne des arbres au nord, où les deux cavaliers sont en train de disparaître. Puis le surplomb au-dessus de la source, la piste par où je suis descendue, la crête à l'est d'où quelqu'un pourrait voir sans être vu. Dans cet ordre. Il fait le tour de la combe des yeux, point par point, en prenant son temps.

C'est exactement ce que j'ai fait en arrivant.

Ensuite, seulement, il me regarde.

– Tu devais venir me chercher à la navette, je dis.

– J'ai été retenu.

– Par quoi ?

Il ne répond pas. Il descend de cheval. Ça lui prend un seul mouvement, et quand ses bottes touchent la boue, le sol a l'air de s'enfoncer un peu. Il va jusqu'aux trous rebouchés. Il pose la pointe de sa botte sur l'un d'eux et il appuie, pour sentir la terre céder.

– C'est le vieux d'à côté qui les avait envoyés là, je dis. Ils grattaient quelques mètres du ranch, l'air de rien. Je les ai fait déguerpir.

Il relève la tête vers moi. Il a des yeux très sombres, sans blanc, et on ne sait jamais très bien ce qu'ils regardent.

– J'aurais aimé m'en occuper moi-même, il dit.

Je sors le papier de ma veste et je le lui tends, pour qu'il voie au moins ça, le sceau vert, le nom du domaine, la ligne en bas que j'ai soulignée de l'ongle. Il le prend. Il ne le lit pas. Il le replie et il le garde.

Il remonte à cheval sans rien ajouter, puis tourne son cheval vers le sud. Au moment où il passe à ma hauteur, sa manche remonte et je vois son poignet, le bleu plus clair de l'intérieur, et le long de l'os, sous la peau, une ligne de lumière pâle qui s'allume. Une seconde. Il retourne la main et tire sur sa manche.

Je n'ai pas le temps de vérifier ce que j'ai vu. Il est déjà devant.

– Bienvenue... patronne, il dit sans se retourner.

Le mot a la forme d'un titre et un goût de vinaigre. Il le dit comme on dit le nom d'un cheval qu'on n'a pas choisi et qu'on va quand même devoir nourrir.

On rentre. Lui devant, moi derrière, et la jument de location qui peine à tenir le pas du cheval de trait. Il ne ralentit pas. Je ne lui demande pas de ralentir. La piste remonte le long de la limite, puis coupe à travers la plaine, et le troupeau se rapproche, se précise, cesse d'être une tache : des dos laineux et bruns, des cornes basses, deux cents bêtes peut-être, qui lèvent la tête au passage de Tsauro et la baissent au mien, parce qu'elles ne me connaissent pas.

J'avais oublié leur taille. Une vieille femelle broute à deux pas de la piste, et son garrot m'arrive à la hanche, alors que je suis en selle : deux tonnes, au bas mot. La toison d'hiver leur tombe jusqu'aux genoux, brune et feutrée, et quand le vent la soulève, on voit dessous le crème de la laine neuve, celle qui se vend. Leurs cornes partent bas, épaisses, enroulées contre les joues. Elles sentent le suint et la neige mouillée, et elles ne se pressent pour rien, tant que rien ne leur fait peur. Le jour où deux cents ourals prennent peur ensemble, aucune clôture ne tient. Tout le ranch vit de ce qu'elles ont sur le dos.

Deux heures de piste. Il ne dit pas un mot. À un moment, je remarque qu'il a pris le chemin qui évite la fondrière du bas, celle où les chevaux s'enfoncent jusqu'au poitrail au dégel, et qu'il l'a pris sans y penser, pour moi, alors qu'avec son cheval il aurait pu passer tout droit.

Je ne le remercie pas.

Il n'aurait pas su quoi faire d'un merci.

Chapitre 2

Le ranch apparaît d'un coup, au sortir d'un repli de terrain, comme il apparaissait toujours dans mes souvenirs : la maison basse en pierre, le toit de tôle rafistolé, la grange plus haute que la maison, l'écurie en bois noirci, le corral, le moulin à vent qui ne tourne plus depuis que j'avais douze ans et que personne n'a jamais démonté. De la fumée monte de la cheminée, cette fois. Quelqu'un a pensé à faire du feu.

On entre dans la cour sous la planche où mon père a brûlé son nom au tisonnier : Ranch Éloi.

Deux issues à la cour : le portail d'entrée et le passage entre la grange et l'écurie. Une fenêtre de la maison aux volets fermés, celle de la chambre du fond. Des bottes devant la porte, trois paires, de trois tailles qui n'ont rien à voir entre elles. Sous l'auvent, un chapeau accroché à un clou, qui n'est pas celui de Tsauro.

Je m'attarde sur le chapeau un instant, malgré moi. Puis je descends de la jument.

Tsauro a déjà mis pied à terre. Il ne prend pas ma bride, il ne tend pas la main vers mon sac. Il dessangle son cheval en me tournant le dos, avec des gestes de tous les jours, et je commence à comprendre que l'accueil s'arrêtait à la source.

– Tu comptes me dire où je dors ? je demande. Ou qui porte ces bottes ?

– T'as grandi dans cette maison. Tu trouveras bien.

– Et les bottes ?

– Ils savent qui tu es.

Il a répondu sans se retourner, sans rien mettre dans sa voix, et j'aurais préféré de la mauvaise humeur. Avant mon départ, cet homme-là me prenait mon sac des mains avant que j'aie touché le sol. Je ne sais pas s'il me fait payer d'être partie, d'être revenue, ou les deux à la fois, et ce n'est pas au milieu de la cour que je vais lui poser la question.

Il s'en va vers l'écurie avec son cheval. Il ne m'a pas dit où poser mon sac. Je le pose par terre, au milieu de la cour, et j'attache la jument à l'anneau du corral.

C'est à ce moment-là que la porte de la grange s'ouvre.

Il faut un moment pour que tout ce qui sort de la grange finisse de sortir. D'abord une poutre, longue comme deux hommes, posée en travers d'une épaule. Puis l'épaule, couverte d'un pelage court, brun presque noir, qui remonte sur la nuque. Puis une tête qui se baisse pour passer sous le linteau, parce que le linteau est à deux mètres dix et qu'il en fait plus de deux quarante, et deux cornes larges, recourbées vers l'avant, dont une ébréchée à la pointe. Un mufle court. Des yeux très bruns, écartés, qui me trouvent tout de suite.

Il s'arrête sur le seuil. Il ne pose pas la poutre.

Le seuil de la grange est large, mais il le remplit, et je me rends compte que je suis exactement entre lui et la maison, et que lui s'est arrêté entre moi et l'intérieur de la grange, en homme qui garde une porte. Il n'a pas l'air de l'avoir fait exprès.

– Ulrag ! lance la voix de Tsauro, du fond de l'écurie. Elle arrive, cette poutre ?

Voilà pour les présentations. J'apprends le nom d'un de mes employés par un ordre qui ne m'était pas destiné, et l'employé en question ne se presse pas d'obéir : il reste sur son seuil à me détailler, la poutre sur l'épaule, sans avoir l'air de la sentir.

– Bonjour, je dis. Je suis Maylis.

Il fait oui de la tête, une fois. La poutre bouge avec sa tête.

– Tu es Ulrag ?

Nouveau oui. Ses naseaux s'ouvrent quand il respire, et il respire fort, une vapeur blanche dans le froid, régulière comme un soufflet de forge.

– Tu peux poser ça. Je ne vais pas entrer dans ta grange.

Il pose la poutre. Il la fait glisser de son épaule jusqu'au sol sans bruit, avec une douceur qui n'a aucun rapport avec son poids, et il s'essuie les mains sur son pantalon de toile. C'est là que je vois ses poignets.

Les deux. Une bande de peau plus claire, sans pelage, large de trois doigts, qui fait le tour de chaque poignet. Régulière. Lisse. Ancienne. Je connais ces marques. J'en ai vu sur des hommes qui sortaient de cellules où l'on attachait les gens pour des années, du même côté, au même endroit, jusqu'à ce que le métal ait usé la peau et que la peau ait fini par se souvenir du métal.

Je ne dis rien. Je lève les yeux vers son visage. Il a vu que j'ai vu. Il ne cache pas ses mains.

– Vous êtes la patronne ? il demande.

Il a une voix grave, qui a l'air de venir de sous le sol, et il ne s'en sert pas plus que nécessaire. Je n'aime pas entendre ce mot de sa bouche plus que de celle de Tsauro, mais je confirme ; je ne vais pas lancer un débat sémantique, ça ne servirait à rien. Il reprend sa poutre, la recale sur son épaule et passe à côté de moi pour aller vers l'écurie, en faisant un détour d'un pas pour ne pas me frôler. Ses sabots s'enfoncent dans la boue et en ressortent avec un bruit de ventouse.

Je n'ai pas le temps de le suivre des yeux. Une ombre passe au-dessus de la cour, avec un bruit de toile qu'on secoue, et un corps atterrit sur la barrière du corral, accroupi, en équilibre, les deux mains sur la lisse du haut. Des ailes. Des ailes rouge sombre, membraneuses, qui se replient dans son dos en deux temps, à la façon d'un parapluie. Une peau carmin. Deux petites cornes. Une queue fine qui fouette l'air pour garder l'équilibre. Et un sourire.

– C'est toi Maylis ? Le message disait que tu arriverais par la navette de midi et Tsauro a dit qu'il irait te chercher. Mais il n'est pas venu, pas vrai ?

– Je me suis débrouillée, je dis.

– Il ne faut pas lui en vouloir, il est allé voir les clôtures. Il a dit qu'une bête s'était échappée.

Il saute de la barrière. Il est plus grand que moi d'une tête et plus léger qu'il n'en a l'air, il se pose dans la boue sans s'y enfoncer, et il me dévisage avec la familiarité de quelqu'un qui me connaît depuis longtemps, alors que je suis absolument certaine de ne jamais l'avoir vu de ma vie.

– Et tu es ? je demande.

– Ah ! C'est vrai, on ne se connaît pas. Je suis Ikzan. Ton père m'a tout dit sur toi.

Mon père, loquace à mon propos. Voilà qui me paraît très bizarre.

– Ça m'étonnerait.

– Si, si, je t'assure. Par exemple, je sais qu'il ne faut absolument jamais que je te tienne la porte, sinon je vais me prendre un coup sur la tête. Et je peux croire ce que tu dis parce que tu ne sais pas mentir. J'ai bon ?

Il a bon sur la porte, pas sur l'autre.

– J'ai appris, je dis.

Il éclate de rire, comme si c'était la meilleure blague qu'il ait entendue depuis l'hiver.

Et quand j'y pense, c'est tout à fait possible. Tsauro et les blagues, ça fait mille.

Ulrag revient de l'écurie sans sa poutre. Il s'arrête à distance, au coin de la grange, les bras croisés, et il subit le rire d'Ikzan avec la résignation qu'on a pour un chien qui aboie après la pluie.

– Elle a appris à mentir, faut qu'on fasse attention, lui dit Ikzan.

Ulrag ne répond pas. Il me fixe, moi. Je ne sais pas si c'est de la curiosité ou de la méfiance. Je n'ai pas croisé assez de Rufals pour comprendre leurs façons de se comporter, bizarrement.

Ceux que j'ai croisés, c'était à la capitale, sur les quais des navettes, où deux d'entre eux déchargent une soute pendant qu'une équipe entière fait semblant de les aider. Ils ont tous des cornes, un mufle court, des sabots, et le plus petit dépassait tout le monde d'une tête. Là-bas, on les appelle les minotaures, comme dans les vieux contes, mais jamais devant eux.

– Ta jument, dit Ikzan en montrant l'anneau du corral, c'est une de celles de Béraud, non ? Il t'a fait payer combien, le bougre ?

– Les deux tiers du prix.

– Sérieusement ?

Il siffle entre ses dents, admiratif. Puis ses yeux dorés glissent vers l'écurie, et je vois l'idée lui venir avant qu'il la dise, parce que j'ai vite compris que sur le visage d'Ikzan, les idées s'allument comme des lampes.

– On va faire quoi de Brûlot, alors ?

Au coin de la grange, Ulrag décroise les bras.

– Brûlot ? je dis.

– Le cheval de ton père. Le grand gris. Tu ne te souviens pas ?

Je me souviens d'un poulain trop grand pour son âge, que mon père avait payé une fortune à un convoi de colons et qu'il appelait sa folie. Un poulain de trait, depuis le temps, a dû devenir autre chose, en effet.

– Personne ne le monte, dit Ikzan. Depuis... tu sais. Tsauro a essayé une fois, et Brûlot l'a porté jusqu'au bout du corral et l'a déposé dans l'abreuvoir. Imagine ça ! Tsauro dans l'abreuvoir. Fallait être là, vraiment.

– Il a mis longtemps à en sortir, dit Ulrag.

Tiens, le Rufal est capable de faire des phrases complètes. Ces deux-là ont l'air de bien s'entendre. Peut-être que l'ambiance ne sera pas aussi froide que je le pensais.

– Dix secondes, dit Ikzan en me regardant. Je dis qu'elle tient dix secondes sur Brûlot, la patronne.

– Cinq, dit Ulrag.

– Cinq ? Non, plus. Son père m'a dit qu'elle montait bien.

– Cinq.

– Sept, et je mets deux crédits dessus.

– Quatre. Et on monte à trois crédits.

– Vous pariez sur votre patronne dès le premier jour ? je dis.

– On parie sur Brûlot, dit Ikzan très sérieusement. Ce n'est pas contre toi, promis. Juste, personne ne parie contre Brûlot.

Je regarde Ulrag. Il ne sourit pas, un Rufal ne sourit pas avec la bouche, mais il a posé ses trois crédits sur le rebord de l'abreuvoir, une pièce après l'autre, et le geste ressemble à un défi adressé à quelqu'un d'autre qu'Ikzan, finalement.

Bon. Je crois qu'il faut que je donne une leçon à ces deux jeunes impertinents.

Je vais chercher le cheval moi-même.

L'écurie sent le foin, le cuir et la paille humide. Au fond, dans le plus grand box, quelque chose remue qui n'a rien d'un poulain. Brûlot fait bien un mètre quatre-vingt-dix au garrot maintenant, gris pommelé, avec une encolure de taureau et des sabots comme des pierres de meule. Il me regarde entrer. Il couche une oreille.

Je m'arrête à deux pas de la porte du box et je ne fais rien. Je le laisse me regarder. J'ai travaillé cette technique des années : au début d'une séance, on s'assoit, on pose les mains à plat, on laisse l'autre décider qui on est pour lui, et on prépare son rôle. Il me renifle de loin. Il souffle. Il relève l'oreille.

Je lui passe un licol. Il me laisse faire. Je le sors dans la cour.

Ikzan s'est perché sur la barrière. Ulrag n'a pas bougé du coin de la grange. Et, dans l'embrasure de l'écurie, derrière moi, il y a une ombre de deux mètres vingt qui ne dit rien.

Il lui suffirait d'un mot pour m'arrêter, ou d'un conseil pour m'aider ; il connaît ce cheval mieux que personne, il a fini dans l'abreuvoir. Il ne me donne ni l'un ni l'autre. Est-ce qu'il espère me voir tenir, ou me voir tomber ? Je n'en ai aucune idée, et je n'ai pas l'intention de me retourner pour lire la réponse sur sa figure.

Je conduis Brûlot au milieu du corral. Je ferme la barrière. Je lui laisse le licol et une longe nouée en rênes, rien d'autre. Je lui pose la main sur le garrot, je compte jusqu'à trois dans ma tête, et je me hisse.

Il attend que je sois assise pour exploser, le vilain.

Le premier saut me décolle les fesses de son dos et me les remet avec une telle violence que mes dents claquent ; un bon rappel de serrer la mâchoire quand on monte un cheval de trait pour la première fois. Le deuxième part de côté, les quatre pieds en l'air, et le ciel et la boue changent de place. Je serre les genoux, je me colle à lui, je garde les mains basses et je laisse mes hanches suivre ce que fait son dos au lieu de le combattre ; on ne peut rien contre une tonne de cheval, à part suivre et négocier sa place. Il tourne. Il rue. Il fonce vers l'abreuvoir et j'entends Ikzan crier quelque chose, et au dernier moment Brûlot pile, les antérieurs plantés dans la boue, pour me faire passer par-dessus.

Mais je ne passe pas par-dessus.

On reste là, lui et moi, lui qui souffle comme une forge, moi couchée sur son encolure, les deux mains dans sa crinière. L'eau de l'abreuvoir tremble encore. Il secoue la tête une fois, pour la forme. Puis il fait trois pas au pas, tranquille, comme si rien ne s'était passé, et il me ramène au milieu du corral.

Sur la barrière, Ikzan a les deux bras levés au ciel.

– Elle a tenu ! C'était impressionnant, hein !

– Vous avez tous les deux perdu, je lui fais remarquer.

– Ah, oui. Je suis ruiné, mais ça valait le coup, tiens.

Ruiné pour trois crédits, rien que ça. Au moins, l'un d'entre eux a le sens de l'humour.

Il saute dans la boue, fouille ses poches, pose ses crédits à côté de ceux d'Ulrag avec une joie de gagnant. Ulrag considère la pile de pièces, puis moi, puis il décroise les bras et il s'en va vers la grange sans rien dire. Il a laissé ses trois crédits sur le rebord.

Dans l'embrasure de l'écurie, Tsauro ne rit pas. Il me suit des yeux quand je descends de Brûlot, puis il passe au cheval, qui me pousse l'épaule du bout du nez pour réclamer son dû, et les reliefs de son front se durcissent.

Il rentre dans l'écurie sans un mot.

– Bon ! dit Ikzan en se frottant les mains. Je te monte ton sac. Tu prends quelle chambre ? Parce qu'il y a celle du fond, mais elle est fermée, et il y a la petite, celle qui...

– Ikzan.

La voix sort de l'écurie, sans son propriétaire.

– La tôle. Avant la nuit.

Ikzan s'arrête, mon sac à moitié soulevé. Il le repose avec une grimace d'excuse.

– Il est pas toujours comme ça, il me souffle. Enfin, si. Mais d'habitude ça se voit moins.

Il décolle vers le toit de l'écurie, et je reste seule dans la cour avec une jument de location, une poignée de crédits sur le rebord d'un abreuvoir et un cheval de trait qui me souffle dans le cou.

Je ramasse mon sac. Je le porte jusqu'à la maison, et sur le perron personne ne me tient la porte.

Pour une fois, ça ne m'aurait pas dérangée.

Chapitre 3

Un visiteur arrive en fin d'après-midi, à l'heure où le soleil passe sous les nuages et allonge les ombres des piquets jusqu'au milieu de la cour.

Je l'entends avant tout le monde, parce que j'écoute la piste sans y penser, comme un vieux réflexe revenu sans que j'y fasse attention. Deux chevaux au pas. Pas pressés. Des chevaux qui n'ont jamais eu besoin de se presser pour arriver quelque part.

Je sors sur le perron. Ikzan est sur le toit de l'écurie, en train de clouer une tôle, et il s'arrête, le marteau en l'air. Ulrag sort de la grange et reste sur le seuil. Tsauro, je ne sais pas d'où il sort. Il apparaît juste là, à ma droite, un pas derrière moi, comme s'il était mon escorte.

Le visiteur approche, et je reconnais son visage entre mille.

Arantar, le propriétaire du ranch voisin.

Il y a quinze ans, il avait déjà ce visage, ces pommettes hautes, ces longues oreilles qui remontent en pointe au-dessus des cheveux, ces cheveux d'un blond presque blanc qui lui tombent jusqu'aux reins et qu'il porte détachés, et que le vent n'a jamais osé emmêler. Il est très grand, plus mince que Tsauro, vêtu d'un manteau de laine sombre dont le col monte haut, et il est assis sur son cheval comme on est assis dans un fauteuil de bibliothèque. Moi j'ai pris de l'âge, une cicatrice à l'arcade et une manière de me tenir que j'ai apprise dans des couloirs. Lui a pris une journée, peut-être.

Je sais que les elfes ne vieillissent pas comme nous, mais cela reste impressionnant.

L'homme aux gants neufs de ce matin chevauche un pas derrière lui. Il évite de croiser mes yeux.

Arantar arrête son cheval au pied du perron. Il ne descend pas tout de suite. Il laisse d'abord son attention faire le tour de la cour, lentement, la barrière, l'écurie, la tôle qu'Ikzan n'a pas fini de clouer, la silhouette d'Ulrag dans la porte de la grange. Puis elle revient se poser sur moi.

– Mademoiselle, dit-il. J'aurais aimé que votre retour se fasse dans d'autres circonstances, je tiens à le dire.

Sa voix est basse, soignée, et chaque mot a l'air d'avoir été choisi dans un tiroir où on range les choses précieuses. Moi, j'ai préparé ma phrase sur la piste ; je m'attendais à ce qu'il rapplique après avoir entendu que j'étais revenue sur Nouvelle-Aubrac. Je l'ai tournée dans tous les sens pendant deux heures, derrière le dos de Tsauro, pendant que les ourals levaient la tête sur mon passage. Je sais pourquoi vous êtes là. Je ne vends pas. Des mots clairs et simples. Je les ai polis jusqu'à ce que rien ne dépasse plus. La première version était plus... cash, disons.

– Je sais pourquoi vous êtes là, je dis, je ne vends...

– Oh, je ne suis pas venu acheter, mademoiselle.

Il descend de cheval avec élégance. Il monte deux marches du perron et s'arrête sur la troisième, là où nos yeux se trouvent au même niveau, et je comprends qu'il a calculé ça aussi.

– J'ai déjà acquis la créance de votre père, dit-il. Légalement, je vous rassure, tout a été vu au comptoir fédéral de Marchastel. Cent quatre-vingt mille crédits. Les papiers sont en règle, et vous pourrez les faire vérifier par qui vous voudrez, évidemment.

Ma phrase me reste sur la langue, polie, inutile ; une pièce de monnaie d'un pays qui n'existe plus.

– Cent quatre-vingt mille, je répète.

– Vous ne saviez pas ? Votre père a beaucoup emprunté, les dernières années. Les hivers ont été durs, ici. Le prix de la fibre a baissé deux saisons de suite. Il comptait sur une bonne année, comme tous les éleveurs de ce secteur comptent chaque année sur une bonne année... Ah, c'est triste, en y repensant. Mais c'est ainsi.

– Il ne m'en a jamais parlé.

Arantar penche la tête, très légèrement. Une surprise feinte, ou sincère ? Difficile à dire, chez les elfes.

– Vraiment ? Je pensais que votre contremaître vous aurait mise au courant. Il était présent quand votre père a signé le dernier avenant.

Je ne tourne pas la tête vers ma droite. Je n'en ai pas besoin. Je sens Tsauro, un pas derrière moi, et je sens qu'il ne bouge pas, et c'est cette immobilité-là qui me répond. Je le connais assez pour savoir que si Arantar mentait, il lui aurait fait payer sa malhonnêteté sur-le-champ. Là, Tsauro se tient comme un poteau de clôture, et il sait très bien que je comprends ce qu'il ne dit pas. Il savait. Et quand je lui ai fièrement dit que j'avais chassé les employés du ranch voisin qui venaient piquer sur nos terres, il savait qu'il me cachait qu'ils en auraient bientôt tout à fait le droit.

– Enfin, vous réglerez cela entre vous, reprend Arantar. L'échéance est fixée à la foire d'automne, l'acte vient d'arriver chez moi. Je suis venu pour que vous l'entendiez de ma bouche plutôt que de celle d'un greffier. Nous sommes voisins depuis assez longtemps pour jouer franc jeu, vous ne pensez pas ?

– Mh, je lui donne pour unique réponse. Donc quand vous avez envoyé vos hommes sur notre terrain ce matin, vous n'aviez pas encore légalement le droit de le faire, je me trompe ?

– Oh, mes hommes relevaient simplement des limites. Je ne place pas cent quatre-vingt mille crédits sur un domaine sans savoir où il commence et où il finit, cela va de soi.

– Ils relevaient pas des limites, ils plantaient des bornes. Et à ce que je sache, c'est encore mon ranch, ici.

Un pli se creuse entre ses sourcils clairs, le premier que je lui voie. Il se tourne un peu vers l'homme aux gants neufs, qui fixe l'encolure de son cheval avec une concentration extraordinaire.

Tsauro sort alors le papier de sa veste. Le relevé, plié en quatre, avec son sceau de cire vert. Il me le tend par-dessus mon épaule, sans un mot, sous le nez d'Arantar.

Je le prends. Je le déplie. Je le montre à Arantar, la ligne du bas, celle que j'ai soulignée de l'ongle.

– Ils ont oublié ceci.

Arantar lit la ligne. Longtemps, pour une seule ligne. Puis il remonte vers moi des yeux gris très clairs, et il me sourit, un sourire très poli, très lent, celui qu'on adresse à un adversaire qui vient de réussir un coup qu'on n'attendait pas de lui.

– Gardez-le, dit-il. Vous aurez besoin de ce genre de petits souvenirs, quand votre ranch sera une annexe du mien.

La cuisine n'a pas bougé. La grande table en bois, le poêle en fonte, les casseroles pendues au-dessus de l'évier dans l'ordre de leur taille, et le tableau noir accroché au mur à côté de la porte, là où on écrivait depuis toujours ce qui comptait : les naissances, les bêtes perdues, le prix de la fibre à la dernière foire.

Il reste des chiffres à la craie dessus, d'une écriture penchée que je connais. Des comptes de bêtes, un nom de fournisseur, une date de l'automne dernier. Je les efface avec le plat de la main, en trois passages, et j'essuie ma main sur mon pantalon.

Ils sont là tous les trois. Personne ne les a convoqués, pourtant. Ikzan est assis sur le rebord de la fenêtre, les ailes repliées contre le mur, les genoux sous le menton. Ulrag est resté debout près de la porte du fond, parce qu'aucune chaise de cette maison n'a été faite pour lui, et le plafond l'oblige à garder la tête un peu penchée. Tsauro est adossé au poêle, les bras croisés, le chapeau posé sur la table. Je l'ai rarement vu sans. Ses cheveux sont coupés court, très noirs, et il y a une cicatrice pâle qui part de la tempe et se perd dedans, qu'il n'avait pas quand je suis partie.

Je prends la craie.

– Depuis quand tu savais ?

Je ne me retourne pas pour le demander. Je parle au tableau.

– L'été dernier, dit Tsauro.

– Et tu as décidé de ne rien me dire quand je suis arrivée ? Fallait absolument que je le découvre de la bouche de ce connard ?

– Ton père me l'a demandé.

Ça, je ne l'attendais pas. Je me retourne. Il n'a pas bougé du poêle. La lumière de la lampe lui fait des ombres sous les reliefs du front, et ses yeux sans blanc ne me lâchent pas.

– Il t'a demandé de me le cacher ? Arrête.

– Il m'a demandé de ne rien te dire, tout court. Il pensait que tu ne reviendrais pas, et honnêtement, on le pensait tous. T'étais partie, Maylis. Et tu nous avais bien fait comprendre que tu ne voulais pas revenir.

Il n'a pas tort, mais ça m'énerve quand même.

– J'étais encore une gamine quand j'ai dit ça. Me fais pas croire que tu pensais vraiment que je ne reviendrais pas, même après...

– Quand il est mort, t'étais pas là.

Le poêle tire. Une bûche s'effondre à l'intérieur avec un bruit mou. Sur le rebord de la fenêtre, Ikzan a cessé de bouger la queue.

– J'étais en plein milieu d'une affaire, je dis.

– Certes. Moi, j'étais avec lui, par contre.

Il ne l'a pas dit fort. Il l'a dit comme on constate la couleur du ciel, et c'est pire que s'il l'avait crié. Je pourrais lui répondre. J'ai une dizaine de réponses, toutes prêtes, toutes justes. Je les garde.

– Maintenant, je suis là, je dis.

Il ne répond rien. Il décroise les bras.

Au fond, près de la porte, Ulrag bouge. Sa masse déplace l'air de la pièce et fait vaciller la flamme de la lampe.

– Si le ranch part, patronne, il dit de sa voix de sous-sol, moi, je n'ai pas d'autre endroit.

Il ne dit pas pourquoi. Il n'en a pas besoin. Ses poignets sont croisés devant lui, les deux bandes de peau claire l'une sur l'autre, et il ne les cache pas.

– Personne ne part nulle part, je dis. Je suis là, maintenant, et on va régler ce problème.

Je me retourne vers le tableau et j'écris. Je fais les chiffres gros, bien droits, pour qu'on les lise depuis la porte du fond et depuis le rebord de la fenêtre et depuis le poêle.

180 000.

En dessous, plus petit : Foire d'automne.

La craie crisse sur l'ardoise. Derrière moi, personne ne parle. Quand j'ai fini, je pose la craie sur le rebord du tableau, bien au milieu, et je recule d'un pas pour vérifier que c'est droit.

C'est droit.

– On peut faire mieux que l'an dernier à la tonte, déjà, dit Ikzan.

Il a déplié ses jambes. Il se penche en avant sur son rebord, les coudes sur les genoux, et ses yeux dorés brillent à la lumière de la lampe comme si on venait de lui annoncer une fête.

– Explique, je dis.

– L'an dernier, on a vendu à perte parce qu'on a... peut-être fait une connerie ou deux, sur lesquelles je ne vais pas revenir, hein. Mais cette année, si on tond à la première chaleur, bon, on tond moins, mais on peut vendre plus vite. On prend le marché de court ! Et si on vend au prix fort parce qu'on sera les seuls à vendre, et si on trouve un acheteur qu'Arantar ne connaît pas...

– Ikzan, dit Tsauro.

– Quoi ? Elle a dit que personne ne partait, du coup je propose un plan !

– T'as un truc à dire, Tsauro ? je demande.

Tsauro souffle et regarde ailleurs.

Je ne le lâche pas. J'ai attendu des réponses plus longtemps que ça, en face de gens qui avaient bien plus à perdre que lui, et il finit par ramener ses yeux noirs sur le tableau.

– Ton père a écrit un chiffre à cet endroit, il dit. Et toi, t'arrives et t'écris par dessus, comme ça, comme si ça allait tout régler.

– Et ?

– Et il avait une vie de métier de plus que toi sur ce ranch. Ça n'a pas suffi.

– Donc on fait quoi ? On attend la foire en regardant Arantar prendre les mesures de la cuisine ?

– J'ai pas dit ça.

– Alors dis ce que tu veux vraiment dire.

Il met un moment. Les mots, chez lui, ça se dépense à l'économie, et il doit se demander si ceux-là valent le prix.

– Je dis que tu vas tondre, vendre, compter, et qu'à l'automne il manquera encore la moitié de la somme qu'on doit. Je ferai ce que tu demanderas d'ici là, t'en fais pas. C'est mon travail, je l'ai toujours fait. Mais me demande pas d'y croire en plus.

C'est dit à plat, sans colère, et je préfère nettement ça à son silence de la piste. Tsauro qui m'annonce en face qu'il n'y croit pas, je sais quoi en faire. Ce qui m'embête davantage, c'est que j'ignore s'il a raison : de nous quatre, il est le seul à avoir vu les comptes.

– J'ai pas besoin que t'y croies, je dis. J'ai besoin du livre de comptes sur cette table demain matin, avec tout dedans. Ce qui rentre, ce qui sort, ce qu'on doit et à qui. Tout, Tsauro, y compris ce qu'on t'a demandé de garder pour toi.

Il ne dit pas oui. Il incline le menton d'un rien, et je décide de compter ça pour un oui.

Ikzan saute du rebord et atterrit sans bruit.

C'est la dernière chose qu'il fera en silence ce soir.

– Moi, j'y crois, il annonce. Et j'ai des idées ! J'en ai plein, je les garde depuis des mois, personne voulait les écouter.

– Ikzan, répète Tsauro.

– Tu vois ? Personne, je te dis.

Il vient au tableau. Il attrape la craie sur le rebord avant que j'aie compris ce qu'il allait en faire, et sous mon chiffre bien droit il se met à dessiner. Une citerne, d'abord, enfin je suppose ; ça pourrait tout aussi bien être un seau avec des pattes. Une flèche. Une tour sur une butte. Une seconde flèche, qui part de la tour et ne va nulle part.

– Là, de l'eau pour tout l'été. Là, on voit venir les ennuis de loin. Et là, attends, là c'est le meilleur...

Il se retourne pour me montrer le meilleur, les deux bras grands ouverts, et le dos de sa main cueille la première casserole de la rangée.

Elles tombent toutes. De la plus grande à la plus petite, l'une entraînant l'autre, avec la discipline d'une batterie qu'on range par taille depuis des générations. La dernière roule jusqu'aux sabots d'Ulrag, tourne longtemps sur elle-même et finit par se coucher.

Personne ne dit rien.

– Pardon, dit Ikzan. Pardon ! Je les remets.

Il les remet. Dans le désordre, la poêle à la place du faitout, sans cesser de parler : pendant qu'il raccroche, j'apprends qu'on pourrait aussi vendre du fromage, qu'il ne sait pas faire le fromage mais que ça doit s'apprendre, et qu'à la foire les gens paieraient cher rien que pour voir Brûlot déposer quelqu'un dans un abreuvoir.

– Pas moi, hein, il précise pour Tsauro. Quelqu'un qui a déjà l'habitude de se faire éjecter.

Tsauro ferme les yeux. Je crois qu'il compte dans sa tête pour se calmer, jusqu'à un nombre assez élevé.

– Ou un palefrenier du vieux, ajoute Ikzan. Ça aussi, c'est déjà arrivé !

– Un palefrenier d'Arantar ? Qu'est-ce qu'il faisait chez nous ?

– Il venait voir Brûlot ! Le vieux le veut depuis toujours.

Tsauro rouvre les yeux. Il ne relève pas.

– Chaque automne, à la foire, le vieux faisait une offre à ton père, il dit. Devant tout le monde, au comptoir. Toujours plus haute que l'année d'avant. Ton père disait non, et le vieux lui payait un verre pour la peine.

– Il a fini par se lasser ?

– Il a arrêté quand ton père a commencé à emprunter.

Je regarde le tableau. 180 000. Foire d'automne. Le vieux n'a plus besoin de faire d'offre, donc. Il attend.

– On le vend pas, hein ? demande Ikzan, tout à coup moins gai.

– Non.

Je récupère ma craie.

– Ikzan.

– Oui ?

– Tes idées, je les veux. Toutes. Mais une par une, dehors, loin de ma vaisselle, et chacune avec son prix. Tant que tu sais pas ce qu'elle coûte, c'est pas une idée, c'est une envie.

– C'est quoi, la différence ?

– L'envie, c'est moi qui la paie.

Il y réfléchit. Je le vois chercher la faille, ne pas la trouver, et s'en accommoder sans rien perdre de sa bonne humeur.

– D'accord. Une par une, avec le prix.

– Et tu effaces ton seau de mon tableau.

– C'est une citerne !

– Efface ta citerne.

Il efface, de la manche, en laissant une grande traînée blanche en travers de la foire d'automne. Je la réécris.

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