
J'ai trouvé un djinn dans mon hammam
- Djinn
- Size difference
- Femme dominante
- Romantique
Nouvelle · environ 50 min de lecture · paru le 20 avril 2026
L'histoire
J'ai trouvé un djinn dans mon hammam est une romance monstre de Léna Orso.
Mon hammam. Mon créneau. Tous les mardis, dix-huit heures. Je tire le verrou et la salle m'appartient.
Ce mardi, la vapeur ne retombe pas. Elle se contracte. Prend une forme. Deux points de lumière orange au-dessus des pierres.
Je verse de l'eau. Il se densifie. Je verse encore. Il a des mains. Je verse la cuve entière. Il fait deux fois ma taille et ses paumes couvrent mon dos en entier.
Mon eau. Ma vapeur. Ma décision.
Le début du livre
Le hammam ferme dans une heure et la salle est à moi.
Je pousse la porte en bois gonflé d'humidité et la chaleur me prend à la gorge. Trente-huit degrés, peut-être quarante. Le carrelage de zellige vert absorbe la lumière des deux ampoules nues accrochées au plafond voûté. L'eau coule quelque part, un filet continu dans la rigole qui longe le mur du fond. Ça sent le savon noir et l'eucalyptus, la sueur ancienne incrustée dans le ciment entre les carreaux.
Mon créneau. Tous les mardis, dix-huit heures. Houda sait que je viens. Elle laisse la porte du vestiaire ouverte et rentre chez elle avant moi. Je ferme derrière elle, je tire le verrou de la porte d'entrée, et pendant une heure le hammam m'appartient. Les murs, les voûtes, les pierres, la vapeur. Tout.
Le vestiaire sent le cèdre mouillé. Je pose mon sac sur le tabouret en bois, celui qui boite du pied gauche. Mon seau en plastique rouge. Le savon noir dans son pot en verre, épais, presque solide. Le gant de kessa rêche comme de la langue de chat. La bassine en cuivre cabossée que ma mère m'a donnée, celle avec l'anse tordue que personne d'autre ne sait tenir.
Je me déshabille sans me presser. Le tissu colle à mes flancs et je tire d'un coup. L'élastique laisse une marque rouge en travers du ventre, là où c'est le plus tendre. L'air chaud se plaque sur moi. Mes seins, mon nombril, la sueur qui perle déjà entre mes omoplates. Je suis petite et large, bâtie pour porter des trucs, et dans la brume mon corps occupe l'espace sans s'excuser.
Mes pieds nus sur le carrelage. La plante de mes pieds épouse les creux entre les carreaux, la colle tiède du ciment poli. Je noue mes cheveux en chignon serré, mais les mèches les plus courtes collent déjà à ma nuque, à mes tempes. L'humidité les attrape en trois secondes.
Je pousse la porte de la salle chaude avec l'épaule. Les gonds grincent.
Le banc longe le mur du fond, large, lisse, creusé par des années de dos et de fesses. Je pose mes affaires dans le coin, je remplis la bassine au robinet en cuivre, l'eau presque bouillante, et je m'assieds. Le marbre froid contre mes fesses. Puis tiède. Puis la surface prend ma température et je ne sais plus où finit le banc et où commence ma jambe.
Je plonge la bassine dans le bac et je verse sur les pierres au centre de la salle. Le sifflement monte, aigu, puis grave, puis silence. La brume explose en volutes blanches qui rampent sur le plafond, s'accrochent aux voûtes en ogive, redescendent le long des murs. En trois respirations, l'air s'opacifie et le mur du fond disparaît.
La cuve est pleine. Deux cents litres. Elle est posée sur un socle en béton à côté du bac, large comme une baignoire d'enfant, avec un couvercle en bois qu'on fait coulisser. Je ne l'utilise jamais en entier. Trois, quatre bassines suffisent pour une heure.
Je ferme les yeux. L'eau coule dans la rigole. La brume m'enveloppe, s'épaissit sur mon visage, entre dans mes narines. Le silence du hammam vide a une texture, lourde, mate, brisée seulement par le goutte-à-goutte du robinet mal fermé et le souffle des pierres qui boivent.
Ici, personne ne me demande rien. Personne ne me parle. Personne n'entre.
C'est mon heure.
Je commence le gommage par les bras. Le gant de kessa racle ma peau en longues bandes, du poignet vers l'épaule, et les rouleaux gris de crasse s'accumulent sur le banc. Le savon noir sent l'olive rance et la résine. Je frotte, mécaniquement, et les rouleaux tombent dans la rigole. Mon bras gauche. Mon bras droit. Le frottement régulier, le bruit mouillé du gant sur la chair luisante.
La vapeur s'épaissit.
Je n'ai pas versé d'eau. Les pierres devraient avoir bu toute la première bassine depuis cinq minutes, la brume aurait dû retomber. Au lieu de ça, elle monte. Dense. L'ampoule au plafond n'est plus qu'un rond jaune flou. L'autre a disparu.
Je pose le gant. J'essuie mes yeux. La salle est blanche.
Pas blanche de zellige. Blanche de vapeur, saturée, si épaisse que je sens l'eau se poser sur mes cils. Le banc sous moi est réel, solide, le seul repère. Tout le reste a fondu dans le blanc.
Et dans le blanc, il y a une forme. Au centre de la salle, au-dessus des pierres. Quelque chose de vertical, de dense, de plus sombre que la brume autour. Un pilier de brume qui n'était pas là quand j'ai fermé les yeux.
Je ne bouge pas.



