LÉNA ORSO
Couverture de J'ai invoqué un démon dans mon studio

J'ai invoqué un démon dans mon studio

Novella · environ 1 h de lecture · paru le 6 avril 2026

L'histoire

J'ai invoqué un démon dans mon studio est une romance monstre de Léna Orso.

Un grimoire à quatorze euros sur Vinted. Un cercle en masking tape sur le carrelage de mon studio. Trois bougies Ikea parfum vanille.

J'ai prononcé le sort. J'ai invoqué autre chose que prévu. (Enfin, j'avais rien prévu, en vrai.)

Il est grand, trop beau, et il irradie une chaleur qui n'a rien d'humain. Le rituel de renvoi exige cinq étapes : une main sur sa poitrine, un souffle dans sa bouche, un symbole tracé de plus en plus bas... Et exactement ce que vous imaginez.

À la cinquième étape, c'est moi qui mène.

Extrait

Le début du livre

Mes mains tremblent sur la couverture du livre, et ce n'est pas de l'excitation. C'est le froid de mon studio parce que le chauffage est en panne depuis jeudi. Le cercle que j'ai tracé au sol avec du masking tape n'a rien de mystique. Il ressemble à un projet d'arts plastiques raté, ce qui est à peu près ce que je suis en matière d'occultisme : ratée.

J'ai acheté ce grimoire sur Vinted. Quatorze euros, frais de port inclus. La vendeuse avait mis « livre de déco vintage » dans l'annonce, et honnêtement la couverture en cuir craquelé ferait son effet sur une étagère. Sauf que j'ai eu la brillante idée de l'ouvrir.

Le problème avec moi, c'est la curiosité. Mais non, c'est pas la curiosité noble des scientifiques, c'est la curiosité de la fille qui appuie sur le bouton où c'est marqué « ne pas appuyer ». Je suis cette fille. J'ai toujours été cette fille.

Mon studio fait vingt-sept mètres carrés. Lit, bureau, kitchenette, salle de bain. Le cercle de masking tape occupe la moitié du salon (le salon, c'est l'espace entre le lit et la table basse). J'ai poussé la table contre le mur, empilé les coussins sur le lit, et disposé trois bougies Ikea autour du cercle parce que le grimoire demandait des « chandelles de cire vierge » et que j'ai décidé que la gamme Sinnlig ferait l'affaire.

Les symboles, je les ai recopiés au feutre sur le masking tape. Ça m'a pris deux heures. Certains ressemblent à des lettres, d'autres à des dessins d'enfant, et un ou deux à des trucs que je préfère ne pas décrire. J'ai fait trois fautes de recopie (que j'ai corrigées au blanco, est-ce que le blanco annule la magie ? Je n'ai pas trouvé de FAQ dans le grimoire).

Le sort que je veux lancer est censé être mineur. Page 34, « Appel de présence », une invocation de base, catégorie 1 sur une échelle qui va jusqu'à 9. Le grimoire promet « une manifestation brève d'une entité de faible rang ». J'imagine un courant d'air, une ombre dans le coin de la pièce, peut-être un murmure. De quoi confirmer que ce livre n'est pas juste un accessoire déco et que ma soirée de samedi n'est pas complètement perdue.

Je m'agenouille devant le cercle. Le carrelage est glacé sous mes genoux nus. Mon t-shirt (trop grand, volé à un ex dont j'ai oublié le nom, non, j'ai pas oublié, mais c'est pas le sujet) me tombe à mi-cuisse. Je suis pieds nus parce que le grimoire dit « pieds sur la terre » et que mon carrelage c'est ce que j'ai de plus proche.

Le texte de l'invocation est en latin (ou un truc qui ressemble au latin écrit par quelqu'un qui n'a jamais fait de latin). Je l'ai répété dix fois dans ma tête. Je l'ai même googlé et Google m'a proposé une traduction qui disait « la chèvre mange le jardin », ce qui m'a moyennement rassurée.

Je prends une inspiration.

Les bougies Ikea sentent la vanille.

Je commence à lire.

Les mots sortent de ma bouche et c'est bizarre, ils ne sonnent pas comme quand je les répétais dans ma tête. Ils sont plus lourds. Plus épais. Comme si une force tirait dessus depuis l'autre côté. Ma voix descend d'un demi-ton. L'air au-dessus du cercle ondule, un frémissement comme au-dessus du bitume en août.

Je continue. Parce que je suis la fille qui appuie sur le bouton.

La dernière syllabe quitte mes lèvres et les trois bougies s'éteignent en même temps.

Le silence dure exactement deux secondes.

Puis le chauffage se remet en marche (le chauffage qui était en panne depuis jeudi), la température grimpe de dix degrés d'un coup, et quelque chose se tient au milieu de mon cercle de masking tape.

Mon premier réflexe, c'est de reculer. Mon deuxième réflexe, c'est de chercher mon téléphone pour appeler. Qui ? Les pompiers ? SOS Fantômes ? Ma mère ?

La chose au milieu du cercle ne ressemble pas à ce que j'attendais. J'attendais une ombre, un courant d'air, une forme vaguement humaine qu'on pourrait mettre sur le compte d'un problème de vue. Pas ça.

C'est un homme.

Enfin. Ça ressemble à un homme. Grand, vraiment grand, sa tête frôle le plafonnier que je n'ai jamais réussi à nettoyer. Brun, mâchoire nette, épaules larges sous ce qui ressemble à une chemise noire (est-ce que les démons portent des chemises ? apparemment oui). Pieds nus sur mon masking tape. Et beau. Pas beau comme un acteur ou un mannequin. Beau comme un truc qui veut que tu le trouves beau. Beau d'une façon qui déclenche un signal d'alarme quelque part entre mes côtes et mon sternum.

Ses yeux sont sombres. Presque noirs. Et pendant une demi-seconde (j'ai peut-être imaginé) les pupilles se fendent verticalement avant de revenir à la normale.

La température est insupportable. Mon studio est passé de « chauffage en panne » à « sauna finlandais » en moins de dix secondes. Je suis moite sous mon t-shirt trop grand. L'air ondule autour de lui comme si son corps irradiait.

Il regarde mon studio. La pile de coussins sur le lit. Les bougies Ikea renversées. Le grimoire ouvert par terre à côté de mon genou. Le cercle de masking tape.

Puis il me regarde.

Et il sourit.

Pas super rassurant. Un sourire qui dit : « C'est ça qui m'as appelé ? Vraiment ? »

– Bon, je dis.

(Ma voix est montée de deux octaves et j'ai dit « bon » comme premier mot à un démon. Bien joué, Nora.)

– Tu as fait trois erreurs dans le cercle, il dit.

Sa voix est... ok. Sa voix est basse, chaude, avec un grain qui vibre dans ma cage thoracique. Comme une note de basse dans un concert. Sauf que le concert c'est mon studio et la note c'est un type qui n'est pas censé exister.

– Quatre, en comptant le blanco, il ajoute.

Il penche la tête. Amusé. Le mot « amusé » a une connotation légère qui ne correspond pas du tout à ce que je vois sur son visage. C'est plus proche de « un chat qui a trouvé une souris qui essayait de lire un livre ».

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