LÉNA ORSO
Couverture de Enchaînée au trône

Enchaînée au trône

Le roi des Ombres ne me touche pas. Sa cour s'en charge.

Novella · environ 1 h de lecture · paru le 7 juin 2026

L'histoire

Enchaînée au trône est une romance monstre de Léna Orso.

Je suis le butin.

Le roi des Ombres a réduit mon royaume en cendres et m'a fait enchaîner au pied de son trône, offerte à toute sa cour. Trois cents fae me regardent. Ici, un regard, ça se sent comme une main.

Plus on me dévore, plus son glamour mord. Un mot du roi, et je me cambre pour personne. Un geste, et je supplie devant ses nobles. Il ne me prendra pas : il a tout son temps, et il attend que je demande. Le problème, c'est que j'en ai de plus en plus envie.

Je lui ai juré qu'il n'aurait jamais ce mot. Mais sous son masque de roi parfait, il y a une créature. Et c'est elle que mon corps réclame.

Extrait

Le début du livre

Je sens leurs yeux avant d'entendre quoi que ce soit, posés partout, et ma peau chauffe là où ils s'attardent. Personne ne me touche. C'est pire. La salle du trône de la Cour des Ombres est pleine à craquer, et je suis ce qu'elle est venue voir.

Ils sont des centaines. Des fae en habits de nuit et d'argent, alignés le long des colonnes noires, debout sur les galeries, tassés jusqu'aux grandes portes. Aucun ne parle fort. Le murmure qui monte d'eux fait un seul son continu, une marée qui n'avance pas, et ce son coule sur mes épaules nues, descend le long de mon dos, s'arrête au creux de mes reins. Je suis à genoux sur le marbre, au pied des marches. La chaîne part de l'anneau fermé à mon cou, court sur le sol en une longue traînée d'argent, et remonte jusqu'à la base du trône où elle est scellée dans la pierre. Trois mètres. Je les ai mesurés cette nuit, dans le noir, en rampant jusqu'à ce que le métal me rappelle à l'ordre. Trois mètres, c'est toute la distance qu'on m'a laissée.

Mon royaume est tombé en une nuit. Les murs de ma ville tenaient depuis quatre cents ans contre les hommes, contre la mer, contre la faim. Ils n'ont pas tenu une heure contre ce qui est sorti du brouillard. Au matin, il ne restait que de la cendre tiède et moi, vivante, parce qu'un fae aux mains longues m'a désignée dans la file des survivants et a prononcé un mot que je n'ai pas compris. On m'a lavée. On m'a retiré ma robe de deuil et drapée dans une étoffe qui ne couvre rien, qui tient par deux agrafes et la bonne volonté de celui qui me toise. On m'a amenée ici. On m'a appelée le tribut.

Une femme passe devant moi, assez près pour que sa traîne effleure mon genou. Elle ne baisse pas la tête vers moi. Elle me détaille de haut, sans se presser, les lèvres, le cou, la naissance des seins que l'étoffe laisse deviner, et je sens son examen descendre comme une main qui prend son temps. Mes cuisses se serrent. Je déteste ça. Je relève le menton et je tiens son regard jusqu'à ce que ce soit elle qui se détourne, et pendant une seconde j'ai gagné un centimètre, une miette, une victoire que personne d'autre ne verra.

C'est là que je le vois, lui.

Il est assis tout en haut des sept marches, et il ne fait pas attention à moi. C'est ça qui me coupe le souffle, pas sa beauté, même si elle est obscène. Un héraut récite des noms, des dettes, des vassaux qui viennent ployer le genou. Le roi écoute, répond d'un geste, tranche d'un autre. Il gère sa cour. Et au milieu de tout ça, sans tourner la tête, sans interrompre l'homme qui parle, il me trouve. Ses prunelles tombent dans les miennes par-dessus la foule, par-dessus les serments, et restent. Une seconde. Deux. Comme s'il pouvait expédier un royaume et me tenir au bout d'un fil dans le même geste.

Le glamour de la salle est partout. Je l'ai senti dès qu'on m'a poussée à l'intérieur, une chaleur sans source, un poids dans l'air, une présence qui aime ma peau d'une façon que je n'ai pas autorisée. Les autres y baignent sans rien remarquer. Moi, je suis nue dessous, à genoux dessous, et ça me trouve partout où les agrafes ne tiennent pas.

– Le tribut des terres mortelles, annonce le héraut.

Trois cents visages se tournent vers moi d'un coup. Leur attention tombe ensemble, et je la reçois comme un seau d'eau renversé, un choc, une pression sur toute la surface de mon corps en même temps. Ma respiration s'altère.

Le héraut enchaîne sur des taxes, une route à rouvrir, mais plus personne ne l'écoute. Toute la salle attend de voir ce que le roi va faire de moi.

Lui ne se presse pas. Un serviteur remplit sa coupe ; il la prend, boit une gorgée, la repose sur l'accoudoir. Il pose le pied du verre exactement au centre de la dorure, le tourne d'un quart pour que l'anse se présente à la foule, et seulement quand c'est parfait il s'occupe de moi. Tout chez lui est ainsi. Réglé au cheveu. La façon dont il croise les mains sur ses genoux, dont il garde les coudes immobiles, dont il ne touche rien qu'il n'ait décidé de toucher.

Il est trop beau, et c'est la première chose, et c'est une insulte. La cour entière est belle, d'une beauté froide et taillée. Mais sur lui le glamour s'enroule sans effort, lisse chaque ligne du visage, allonge les mains, noircit son iris jusqu'à ce qu'on n'en voie plus le fond. Une seule chose résiste. Au coin de sa bouche, il y a un pli que la magie ne défait pas, une fêlure minuscule, comme si sous tout ce qu'il donne à voir il portait un poids que lui-même n'arrive pas à lisser. Je m'accroche à ce pli. C'est le seul endroit de lui qui ait l'air de coûter cher.

– Relève-toi, dit-il.

Sa voix ne porte pas. Elle n'en a pas besoin ; la salle se tait pour la laisser passer. Je ne bouge pas. Mes genoux me brûlent sur le marbre, l'anneau pèse à mon cou, et je reste exactement où je suis, le menton levé. Ma mâchoire se serre si fort que j'entends mes propres dents.

Un courtisan se penche vers le trône, propose à voix basse de me faire relever de force. Le roi ne lui accorde pas un regard.

– Laisse, dit-il. Elle tient encore debout dans sa tête. C'est la partie qui m'intéresse.

Le mot me gifle plus fort qu'une main. Il a vu exactement ce que je faisais, ce petit calcul de fierté, mon centimètre volé, et il l'a nommé devant trois cents personnes de la voix dont on relève un détail amusant.

Et là, sans qu'il lève un doigt, le sort bouge.

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