Le 23 octobre 2026, sur le site américain Reactor, Matthew Byrd a publié un article dont le titre m'a fait reposer ma tasse : les scènes de sexe de Wicker sont plus torrides que ce que ses réalisateurs avaient prévu. Sous le titre, trois mots : « Beds were broken ». Des lits ont été cassés.
Le film du mari en osier est en salles en France depuis le mercredi 21 octobre. Je n'y suis pas encore allée, j'y cours. En attendant, j'ai lu tout ce qui s'est dit sur ce lit, et j'ai découvert que ce mari a des ancêtres, presque tous fabriqués par des hommes, pour des hommes.
Une pêcheuse, un vannier, un mari tressé
Je t'en ai déjà parlé dans un autre article, alors en deux phrases. Mise au ban de son village, une pêcheuse (Olivia Colman) commande au vannier (Peter Dinklage) un mari en osier, joué par Alexander Skarsgård. Il se révèle si doux et si doué qu'il réveille chez elle un désir insoupçonné, puis la jalousie et les fantasmes de tout le village. Le héros est une créature, le moteur du récit est le désir de l'héroïne : c'est de la monster romance, distribuée chez nous par Metropolitan FilmExport.
La presse française est partagée. Télérama salue « une fable tendre et coquine, visuellement remarquable », Ouest-France un conte « à la fois tendre, paillard et féministe » qui peine un peu sur la longueur. Ma préférée reste la pique de CinemaTeaser : « Plus “osier” qu'osé. » Sur AlloCiné, dix-huit critiques donnent une moyenne de 3 sur 5. Sur Rotten Tomatoes, 94 % des 117 critiques recensées sont positives.
Ce qui s'est passé dans ce lit
Tout est parti d'une phrase. Sur AlloCiné, les réalisateurs, Alex Huston Fischer et Eleanor Wilson, racontent qu'ils ont voulu adapter la nouvelle en lisant ceci : « Lorsque le couple eut passé sa première nuit de noces, le mari en osier dit à sa femme : “Ce lit est cassé. Apporte-moi un marteau. Je vais le réparer.” » Restait à savoir ce qui s'était passé dans ce lit maudit.
Reactor reprend une interview au San Francisco Chronicle : pour convaincre Olivia Colman, les réalisateurs lui avaient promis des scènes de sexe jouées pour rire, rien de trop poussé. Fischer les trouve aujourd'hui « pretty hot », franchement chaudes. Le déclic, selon Wilson, c'est quand Skarsgård a enfilé son costume et travaillé avec Colman et la coordinatrice d'intimité, Ita O'Brien.
Les réalisateurs, mariés, faisaient la démonstration, raconte Colman. Ita O'Brien, ancienne danseuse, changeait chaque scène en chorégraphie. Ils se sont retrouvés à six à essayer des positions dans le lit, chef opérateur compris, jusqu'à une scène où le lit casse sous Colman et Skarsgård. Ils savaient que ça allait arriver, et lui compare l'attente à des montagnes russes. Colman résume : « Yeah, that was fun. » Oui, c'était drôle. La phrase de la nouvelle s'est réalisée.
De l'osier, pas des pixels
Le détail qui change tout : le mari existe vraiment. Skarsgård l'a dit à People, tout était pratique, presque sans images de synthèse. D'après Reuters, Weta Workshop a mis environ dix-huit mois à concevoir son costume, avec de petites lèvres et des cils en lin et en cheveux collés sur son visage. Et au tout premier essai, seuls avec lui dix minutes, les réalisateurs lui ont fait lire des poèmes, ont-ils raconté à TheWrap. Un homme en osier qui lit des poèmes. Je n'ai pas d'autre question.
Une promenade en forêt, puis une comédie musicale
La nouvelle d'Ursula Wills-Jones, The Wicker Husband, date de 2008 selon Offi.fr et Time Out. D'après la NAMT, une association américaine, l'idée lui est venue en forêt, devant d'étranges créatures tressées qu'un vannier avait cachées entre les arbres.
Avant le cinéma, le mari est passé par la scène : une comédie musicale folk, créée en mars 2020 au Watermill Theatre de Newbury, en Angleterre, coupée net par la pandémie et reprogrammée en mars 2022. Aucun personnage n'y porte de nom, seulement l'étiquette que la société lui colle. Le film garde le principe : la pêcheuse, le vannier, la femme du tailleur.
Pygmalion, l'homme qui sculptait l'épouse idéale
Le grand ancêtre, tu le connais. Au livre X des Métamorphoses, Ovide raconte Pygmalion, sculpteur de Chypre. Écœuré par les Propétides, des femmes de l'île, il fait vœu de célibat et sculpte dans l'ivoire une femme si parfaite qu'il en tombe amoureux. Il l'embrasse, la caresse, lui prépare un lit somptueux. À la fête de Vénus, il demande une épouse à l'image de sa fille d'ivoire. En rentrant, il l'embrasse : les lèvres sont tièdes, et l'ivoire perd sa dureté.
Ovide ne lui donne même pas de nom : Galatée a été ajouté bien après l'Antiquité. L'historien de l'art Victor Stoichita y lit un récit patriarcal. Les femmes libres sont punies (les Propétides finissent changées en pierre), et la seule digne d'amour est celle qu'un homme a modelée.
Dix-huit siècles plus tard, même commande, version gothique. Dans le roman de Mary Shelley, en 1818, la créature exige une compagne, et Victor Frankenstein la détruit avant de lui donner vie. En 1935, La Fiancée de Frankenstein, de James Whale, va jusqu'au bout. La fiancée, Elsa Lanchester, s'éveille, le monstre lui demande « Friend ? », et elle le repousse en hurlant. La femme fabriquée pour un homme dit non. Je l'ai toujours adorée pour ça.
Et quand c'est la femme qui pétrit
Wicker inverse la commande, et je croyais l'idée neuve. Raté. En Grèce, on raconte l'histoire de Monsieur Simigdáli, Monsieur Semoule. Une fille de roi refuse tous ses prétendants, façonne un homme avec des amandes, du sucre et de la semoule, et prie quarante jours. Dieu lui donne vie, il est très beau, et une reine jalouse le fait enlever. La reine tente même de se fabriquer le sien, mais elle jure au lieu de prier, et sa figure pourrit. Les folkloristes en comptent quarante-deux variantes à travers la Grèce.
En 1883, à Londres, une parodie a même fait le coup avant Hollywood. Au Gaiety Theatre, la burlesque Galatea, or Pygmalion Re-Versed donne le ciseau à Galatée : elle sculpte, il est la statue, l'homme idéal. Il est si beau que deux épouses délaissent leurs maris, et les maris, furieux, décident de le casser. Une femme se fabrique un homme, les autres le veulent, les hommes veulent le détruire : ça ne te rappelle rien ?
Tes prochaines lectures, de la pierre qui respire au mari sous contrat
Le Pygmalion le plus direct de mon catalogue, c'est La Gargouille. « Sous ma paume, la pierre bouge. » Une restauratrice nettoie une statue au fond d'une cathédrale désaffectée : deux mètres, des cornes, une mâchoire de fauve. Un soir, au crépuscule, la pierre est tiède sous ses doigts. Et puis elle respire. Une nouvelle romantique, moins d'une heure.
Pour Pygmalion à l'envers, Il me pétrifie chaque fois que je crie. « Ne vous retournez pas, je vous prie. » Restauratrice de pierre, seule à deux heures du matin, elle ouvre une caisse dont le bordereau d'assurance interdit qu'on la place face à la statue. Elle annonce ses gestes à voix haute depuis quinze ans, et cette nuit, quelqu'un répond. Le prix : il reprend de la chair, elle durcit par plaques, comme une Propétide. Une novella dark d'un peu plus d'une heure et demie : lis les avertissements sur la fiche avant.
Si c'est le village qui t'a mise en colère, La créature m'a choisie pour mon gras. « Trop de place. Trop de chair. Trop de tout. Aujourd'hui, c'est la solution. » Le village cherchait une offrande, il a choisi la plus lourde, et personne ne s'est excusé. La créature ne la mange pas : ses tentacules cherchent la chaleur, et son corps en fabrique plus que toutes leurs filles maigres réunies. Une nouvelle romantique, moins d'une heure, avertissements sur la fiche.
Et pour le mari de commande, version comédie, Un mariage blanc avec un alien. « Quand quelqu'un me nomme. Chez moi, on ne le fait qu'une fois. » Elle a épousé Xandros pour quatorze mille crédits, divorce programmé au treizième mois, jusqu'à la visite surprise de l'officier d'immigration. Une novella d'un peu plus d'une heure. Dans un village où personne n'a de nom, c'est la réplique que j'offrirais au mari en osier.
Par lequel commencer ?
Pour une statue qui s'éveille sous tes doigts, La Gargouille. Pour changer toi-même de matière, Il me pétrifie chaque fois que je crie. Pour la revanche sur un village qui t'a mal jugée, La créature m'a choisie pour mon gras. Et pour rire d'un mari livré avec son contrat, Un mariage blanc avec un alien. Moi, je file voir l'osier.