LÉNA ORSO

Tentacules en romance : d'Hokusai au kraken, l'histoire d'un fantasme

Par · Publié le 7 juillet 2026

Tu penses que la romance tentaculaire est une invention d'internet, un petit secret honteux né entre deux forums ? Elle a plus de deux cents ans, et elle est signée par l'homme de La Grande Vague de Kanagawa.

En 1814, Hokusai grave une plongeuse enlacée par deux poulpes. À la même époque, en Europe, on jure que le kraken avale des navires entiers. Je te raconte comment la même créature a pu être un amant d'un côté du monde et un tueur de l'autre, et je te dis ensuite où la retrouver chez moi.

Une plongeuse, deux poulpes et un livre en trois volumes

L'image que tout le monde appelle Le Rêve de la femme du pêcheur n'a, en réalité, pas de titre. Au Japon, on la nomme simplement Tako to ama, « Poulpes et plongeuse ». Elle vient de Kinoe no Komatsu, un livre érotique en trois volumes publié par Hokusai en 1814, dont le titre se traduit souvent par « Jeunes pins ». C'est la planche la plus célèbre du recueil, et le British Museum en conserve un exemplaire.

Ce qu'elle montre ? Une ama, l'une de ces femmes qui plongent en apnée pour pêcher les ormeaux, les oursins et, justement, les poulpes. Elle est allongée, nue, enlacée par deux poulpes, un grand et un petit. Autour d'eux, Hokusai a gravé du texte, et c'est là que tout se joue : les trois personnages parlent, et tous les trois disent leur plaisir. Le grand poulpe promet même à la plongeuse de l'emmener ensuite au palais du dieu de la mer.

Avoue que c'est une scène de romance. Une femme qui connaît la mer mieux que personne, une créature des profondeurs qui l'attendait depuis longtemps, et une invitation à la suivre dans son royaume.

Des « images de printemps » qu'on offrait aux jeunes mariés

Ce genre d'estampe porte un nom : shunga, littéralement « image de printemps », le printemps étant une façon pudique de parler de l'amour physique. Leur âge d'or, c'est l'époque d'Edo, entre 1600 et 1868, et la plupart des grands maîtres de l'estampe s'y sont essayés, Hokusai compris.

Pas une affaire de vieux messieurs cachés : les shunga plaisaient aux hommes et aux femmes de nombreux milieux. On en offrait aux jeunes mariés, les guerriers en emportaient comme talisman avant la bataille, on en glissait dans les entrepôts pour les protéger du feu. Beaucoup sont drôles.

Tamatori, la plongeuse qui a volé le dieu dragon

Les lecteurs de 1814 ne voyaient pas seulement deux poulpes. Selon l'historienne de l'art Danielle Talerico, l'image leur rappelait une légende très populaire : celle de Tamatori, une modeste plongeuse qui épouse un seigneur du clan Fujiwara. Ryūjin, le dieu dragon de la mer, a volé une perle à la famille de son mari. Tamatori plonge jusqu'à son palais sous-marin pour la reprendre, et le dieu lance à ses trousses toute son armée de créatures marines, poulpes compris.

La fin est terrible. Pour nager plus vite, Tamatori s'ouvre la poitrine et y cache le joyau. Elle échappe au dragon, mais meurt de sa blessure peu après avoir regagné la surface.

Chez Hokusai, la course-poursuite est devenue une étreinte, et le palais du dragon une promesse. Des critiques occidentaux comme Edmond de Goncourt y ont lu une scène de viol. Talerico rappelle qu'on l'a trop souvent regardée détachée de son recueil, sans lire le texte ni reconnaître la légende, alors que le public d'Edo, lui, connaissait l'histoire. Pour les spécialistes Chris Uhlenbeck et Margarita Winkel, cette estampe prouve à quel point une image se déforme quand on la voit isolée de son texte.

En Europe, pendant ce temps, le poulpe coule des navires

De l'autre côté du monde, les tentacules n'ont pas du tout la même réputation. Le kraken vient des légendes de Norvège. Dans son Histoire naturelle de la Norvège, parue en 1752 et 1753, l'évêque de Bergen Erik Pontoppidan raconte qu'on le prend pour un groupe de petites îles quand il remonte à la surface, et qu'il serait capable, dit-on, d'entraîner au fond le plus gros navire de guerre.

En 1802, le naturaliste français Pierre Denys de Montfort raconte qu'un poulpe immense a attaqué un voilier de Saint-Malo au large de l'Angola. Puis il accuse une pieuvre géante d'avoir coulé dix navires de la flotte britannique en 1782. Les Britanniques savaient qu'un ouragan les avait perdus, et sa carrière ne s'en est jamais remise.

Et puis il y a Victor Hugo. En 1866, dans Les Travailleurs de la mer, écrit en exil à Guernesey, le marin Gilliatt affronte une pieuvre dans un trou de rocher. Hugo écrit : « Ce monstre est celui que les marins appellent poulpe, que la science appelle céphalopode, et que la légende appelle kraken. » Dans les îles de la Manche, précise-t-il, on le nomme la pieuvre. Sa définition de la bête tient en deux phrases que je trouve délicieusement ambiguës : « Qu'est-ce donc que la pieuvre ? C'est la ventouse. » Et à propos de ces ventouses, plus sensibles que tout : « Ce dragon est une sensitive. »

Au Japon, le poulpe caresse. En Europe, il noie. La romance tentaculaire d'aujourd'hui, à mes yeux, pioche dans les deux.

Picasso, Grainville et le Victor Hugo du sexe

L'estampe d'Hokusai a fini par traverser la mer. Picasso en dessine sa propre version, en privé, en 1903. Et en 2010, Patrick Grainville publie au Seuil Le Baiser de la pieuvre, un roman entier né de cette image, où un adolescent surprend l'union d'une femme et d'une pieuvre. Le compte rendu du Point s'intitulait « Le Victor Hugo du sexe ». La boucle est bouclée.

Du manga à la romance, les tentacules ont changé de camp

L'estampe est souvent présentée comme l'ancêtre des tentacules du manga et de l'animation érotiques japonais, le shokushu. Disons-le nettement : dans ces œuvres modernes, l'acte est le plus souvent imposé, là où la plongeuse d'Hokusai partageait son plaisir. Le mangaka Toshio Maeda, qui a popularisé le genre, expliquait avoir inventé ses créatures pour contourner la censure japonaise, qui interdisait de dessiner un sexe masculin mais pas un tentacule.

La romance, elle, a repris le fil là où Hokusai l'avait laissé. La newsletter Monster Romance Reviews, qui consacrait le 16 juin 2025 un guide aux tentacules en monster romance, ouvre justement sur l'estampe de 1814. Elle y voit le trope monstre le plus durable qui soit, un terrain idéal pour jouer avec le pouvoir, l'abandon et l'excès, avec une créature qui se glisse partout : dans l'eau, dans l'espace, chez les démons.

Ce que je garde d'Hokusai, moi, c'est le dialogue : une créature qui a plus de bras que de patience, une femme qui lui répond, et du plaisir de tous les côtés.

Tes prochaines lectures, si la plongeuse t'a donné des idées

Si c'est la mer d'Hokusai qui t'a parlé, commence par Ses tentacules savent où me toucher. « J'y vais seule depuis quinze ans. » Mon héroïne plonge dans cette grotte depuis ses dix ans. Ce soir, la marée monte trop vite, le passage se ferme, et dans le noir quelque chose de tiède s'enroule autour de sa cheville. C'est une nouvelle dark, moins d'une heure de lecture : lis les avertissements sur la fiche avant de descendre.

Si les deux poulpes t'ont intriguée, Je les ai montées l'une contre l'autre en met deux dans une grotte, sauf que ce sont deux espèces qui se détestent. « C'est beau. C'est aussi le genre d'endroit d'où on ne revient pas. » La première est lente, chaude, patiente. La deuxième attend dans le noir, rapide, froide, précise. Et mon héroïne, entrée malgré le panneau « interdit », compte les points. Une nouvelle romantique, un peu moins d'une heure.

Si tu veux rire, Je négocie avec ses tentacules chaque matin se passe dans un T3 à Montreuil. Depuis l'inondation de la cave, la chose tentaculaire vit dans la baignoire, et trois règles plastifiées tiennent sur le frigo. « Règle n° 1 : Pas avant le café. » La créature respecte les règles. Elle les interprète aussi. Une novella comique d'un peu plus d'une heure.

Et si tu préfères un kraken venu des étoiles, Je savais ce que l'ovipositor allait faire t'embarque à bord d'un cargo spatial. « Rien n'est jamais grave sur le cargo Émissaire. » Jusqu'à ce qu'un vaisseau endommagé s'arrime au sas B-7. Mon héroïne est xénobiologiste, elle identifie l'organisme en dix secondes : crise de ponte. Ce que l'expert Sorensen n'a jamais documenté, c'est le contact direct. Une nouvelle romantique, moins d'une heure.

Par lequel commencer ?

Si tu veux rire, prends Je négocie avec ses tentacules chaque matin. Pour la mer en plus sombre, Ses tentacules savent où me toucher. Pour deux créatures rivales, Je les ai montées l'une contre l'autre. Et pour l'espace, Je savais ce que l'ovipositor allait faire.

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Sources

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