LÉNA ORSO

Des sirènes d'Homère à la romance monstre : quand la créature marine, c'est lui

Par · Publié le 22 septembre 2026

Le 21 septembre 2026, dans sa chronique « SFF Bestiary » du magazine américain Reactor (l'ancien Tor.com), Judith Tarr revient sur Ponyo sur la falaise. Elle y rappelle que si Ponyo renonce à devenir humaine, elle fondra en écume de mer, « comme la Petite Sirène avant elle ».

Cette écume, tu la connais sans doute. Depuis bientôt deux siècles, la sirène est celle qui quitte la mer pour un homme, et qui paie. Je te raconte comment elle a perdu ses plumes, puis sa voix, et pourquoi, dans mes livres, c'est lui qui monte des profondeurs.

Chez Homère, pas une seule écaille

Tout commence au chant XII de l'Odyssée. La magicienne Circé prévient Ulysse : les Sirènes charment tous les hommes qui les approchent, assises dans une prairie, autour d'un grand amas d'ossements et de peaux qui pourrissent. Sa recette : de la cire dans les oreilles de l'équipage, et lui attaché au mât s'il tient à écouter. Il y tient.

Dans la traduction de Leconte de Lisle, elles lui promettent le savoir : elles connaissent tout ce que les Grecs et les Troyens ont souffert devant Troie, et « tout ce qui arrive sur la terre nourricière ». Ulysse, ficelé, fait signe à ses hommes de le détacher en remuant les sourcils. Ils serrent les nœuds.

Leur apparence ? Homère ne la décrit jamais. Il en compte deux, c'est tout. Ce sont les peintres qui, dès le VIIe siècle avant notre ère, en font de grands oiseaux à tête de femme.

Les plumes deviennent des écailles

La queue de poisson arrive bien plus tard, dans un catalogue de monstres anglo-saxon, le Liber monstrorum, vers le VIIIe siècle. Il décrit des « filles de la mer » qui charment les marins par leurs belles formes et la douceur de leurs chants : humaines jusqu'au nombril, avec une queue de poisson « toujours plongée dans l'eau ».

Au XIIe siècle encore, le moine Philippe de Thaon lui donne à la fois des pieds de faucon et une queue de poisson. Et le français n'a jamais choisi : là où l'anglais sépare la siren antique de la mermaid à écailles, nous n'avons qu'un mot pour les deux.

1837 : une voix contre deux jambes

Au XVIe siècle, l'alchimiste Paracelse avance qu'un esprit des eaux peut gagner une âme immortelle en épousant un humain. Friedrich de La Motte-Fouqué en tire Ondine en 1811, puis le Danois Hans Christian Andersen publie La Petite Sirène à Copenhague, le 7 avril 1837.

Elle est plus cruelle que dans ton souvenir. À quinze ans, la petite sirène a le droit de monter à la surface. Elle sauve un prince du naufrage, puis apprend que les sirènes vivent trois cents ans mais finissent en écume, faute d'âme. Pour obtenir des jambes, elle donne sa voix à la sorcière des mers, qui lui coupe la langue. Chaque pas lui donnera l'impression de marcher sur des couteaux. Et si le prince en épouse une autre, elle mourra à l'aube des noces.

Il en épouse une autre. Ses sœurs vendent leurs cheveux à la sorcière pour lui rapporter un couteau : qu'elle tue le prince, et elle redeviendra sirène. Elle jette le couteau, se jette à la mer, et son corps se dissout en écume. Andersen lui accorde un sursis : elle devient une « fille de l'air », qui pourra gagner une âme en trois cents ans de bonnes actions. Je te laisse juger si ça console.

Disney lui rend sa voix (et le prince)

Le 17 novembre 1989 aux États-Unis, le 28 novembre 1990 en France, Disney sort sa Petite Sirène, avec une fin entièrement réécrite. Ursula meurt, et le roi Triton change lui-même sa fille en humaine avant de bénir son mariage. Plus d'écume. Le film gagne l'Oscar de la meilleure chanson pour « Sous l'océan » et ouvre la Renaissance Disney.

Ponyo veut des mains

Ponyo sur la falaise sort au Japon le 19 juillet 2008, en France le 8 avril 2009. Hayao Miyazaki a raconté avoir lu Andersen à neuf ans sans accepter que l'héroïne n'ait pas d'âme.

Sa sirène à lui est un petit poisson rouge à visage humain, fille de Fujimoto, sorcier autrefois humain, et de Gran Mamare, un esprit de la mer qui est aussi la déesse de la Miséricorde. Son père l'appelle Brunehilde. Sosuke, cinq ans, qui la délivre d'un bocal, la baptise Ponyo. Et ce qu'elle réclame en premier, note Judith Tarr, ce ne sont pas des jambes : « Je veux des mains ! »

Ce sont deux enfants de cinq ans, et c'est une histoire de tendresse, pas de romance. Mais Tarr y lit une épreuve que je trouve très belle : pour que Ponyo reste humaine, chacun doit renoncer à une part de lui-même. Elle, à sa magie. Lui, à ce besoin très humain de contrôler la nature, pour l'accepter telle qu'elle est, poisson ou petite fille. Et cette fois, pas d'écume.

En romance monstre, c'est lui qui sort de l'eau

Andersen, Disney, Miyazaki : chaque fois, c'est elle qui quitte la mer, et c'est elle qui paie le passage. Le folklore connaissait pourtant l'autre version. En Écosse, le kelpie, cheval des eaux qui noie ceux qui le montent, prend traditionnellement l'apparence d'un homme quand il se fait humain, et on le reconnaît aux herbes d'eau prises dans ses cheveux. Ces récits servaient aussi à mettre les jeunes femmes en garde contre les beaux inconnus.

Sur l'île de Barra, on raconte même l'histoire d'un kelpie solitaire qui se change en beau jeune homme pour courtiser une fille. Elle le démasque, lui retire pendant son sommeil son collier d'argent, qui est sa bride, et le fait travailler un an à la ferme. Quand on lui demande ensuite ce qu'il préfère être, le kelpie demande d'abord à la fille si elle l'épouserait s'il était un homme. Elle dit oui. Il choisit d'être mortel, et ils se marient. Avoue qu'on tient là une romance monstre complète.

Plus au nord, les selkies, ces phoques qui retirent leur peau pour devenir humains, ont aussi leurs mâles, très beaux et doués pour séduire les femmes insatisfaites, comme les épouses de pêcheurs qui attendent leur mari. Aux Orcades, on prêtait à une certaine Ursilla une méthode pour appeler le sien : verser sept larmes dans la mer.

C'est ce fil-là que je tire. Chez moi, la créature marine, c'est lui (ou eux), et c'est l'héroïne qui descend. Personne ne lui demande sa voix, plutôt l'inverse.

Tes prochaines lectures, si la mer t'appelle

Si tu veux des sirènes au masculin, et même trois, commence par Ils se relaient pour me donner de l'air. Mon héroïne plonge seule dans une faille interdite et se retrouve à trente mètres sans assez d'air pour remonter. « Lui laisser la place. Devenir de l'eau. » Trois corps montent du noir, branchies au cou, mains palmées, et viennent tour à tour lui donner leur souffle. C'est une nouvelle dark, un peu moins d'une heure : lis les avertissements sur la fiche avant la plongée.

Si c'est le kelpie qui t'a fait de l'effet, J'ai commandé un kelpie t'emmène sur une plage bretonne, en octobre. « Mon métier, c'est tenir les autres en vie, pas d'échouer. » Mon héroïne est urgentiste, et une carte trouvée dans une cabine de bain déserte lui promet une nuit où elle n'a plus rien à tenir. Dans le salon de Madame V., l'eau monte jusqu'au menton. Une nouvelle dark, un peu moins d'une heure, avertissements sur la fiche.

Si tu préfères une créature qui attend, Possédée par la créature tentaculaire t'enferme avec Margaux dans une pièce sans fenêtre. Au fond, dans le bassin qu'elle a fait installer, une masse remue, et elle descend « s'en occuper » chaque matin. « Son bonjour. J'ai mis des semaines à comprendre que c'était un bonjour. » Une novella romantique, un peu plus d'une heure.

Et si tu veux une offrande qui tourne bien, La créature m'a choisie pour mon gras te fait descendre un sentier de falaise jusqu'à l'entrée d'une grotte. « Le vent qui en sort sent le sel et un truc organique que je préfère ne pas identifier. » Le village y envoie la plus lourde, quatre-vingt-deux kilos dans une robe blanche trop petite. La créature ne la mange pas : ses tentacules cherchent la chaleur. Une nouvelle romantique, moins d'une heure.

Par lequel commencer ?

Pour le grand bleu et un trio, Ils se relaient pour me donner de l'air. Pour lâcher prise, J'ai commandé un kelpie. Pour une tension lente, Possédée par la créature tentaculaire. Et pour une héroïne qui garde la répartie jusqu'au bout, La créature m'a choisie pour mon gras.

Toute la monster romance en français

Tu as aimé cet article ? Ajoute-moi à tes sources préférées sur Google, tu verras passer mes prochains articles plus facilement.

Créatures des profondeurs à lire