Le 2 octobre 2026, le site américain Smart Bitches, Trashy Books a ouvert sa sélection de romances queer du mois sur des sorcières : Vengefully Matched, d'Audrey Goldberg Ruoff, qui paraît le 6 octobre chez Atria Books. Priscilla a fui son propre mariage dans un nuage de feux d'artifice magiques. Pour lui éviter l'exil, Agatha, sa rivale au Conseil de sorcellerie, annonce qu'elles sortent ensemble. Le site promet une lecture « parfaite pour Halloween ».
Une sorcière amoureuse, dont on attend le baiser : il y a quatre siècles, le même mot envoyait des femmes au bûcher. Je te raconte comment la romance sorcière est sortie de cette histoire-là, du sabbat des juges à la witch romance, puis je te dis où trouver ses cousines chez moi.
Le sabbat, un décor écrit par les juges
Du côté des démons, je t'ai déjà raconté le Marteau des sorcières. Il me restait à te montrer le décor : le sabbat. Le mot est une malveillance, emprunté par antisémitisme au shabbat juif. Le scénario se fixe dans les Alpes, autour du Valais, dans les années 1430.
Il ne changera presque plus : on s'enduit d'un onguent, on s'envole sur une bête ou un balai, on rejoint de nuit un lieu écarté où le Diable préside sous la forme d'un bouc, on renie sa foi, et tout finit en orgie avec des démons. Aucun culte de ce genre n'a jamais été attesté. Ceux qui le décrivent sont des prêtres, des juristes et des juges qui n'y ont jamais mis les pieds, et les accusées répondent aux questions qu'on leur pose, parfois sous la torture.
La France a eu son spécialiste. En 1609, Henri IV envoie deux magistrats bordelais, dont Pierre de Lancre, purger le Labourd, au Pays basque, de ses sorciers et sorcières. En quatre mois, la commission entend des centaines de témoins et fait procéder à des dizaines d'exécutions : soixante à quatre-vingts selon les estimations actuelles, quand la légende en comptait six cents. Dans le livre que de Lancre en tire en 1612, il s'attarde sur les femmes du Labourd, cheveux au vent, et sur la fascination de leurs yeux, aussi dangereuse en amour qu'en sortilège. C'est le juge qui rêve.
Le bilan, lui, est réel. Entre 1400 et 1775 environ, 40 000 à 60 000 personnes ont été exécutées pour sorcellerie, presque toutes en Europe, et les procès culminent de 1560 à 1630. Environ quatre condamnés sur cinq étaient des femmes, la plupart de plus de quarante ans. En France, la sorcellerie ne cesse d'être un crime qu'avec l'édit de juillet 1682.
1862 : Michelet prend le parti de la sorcière
Deux siècles et demi plus tard, un historien français relit ces procès et change de camp. Jules Michelet publie La Sorcière en 1862, à soixante-quatre ans. Hachette, qui redoute un procès comme ceux des Fleurs du mal ou de Madame Bovary, a prudemment laissé Hetzel le publier. Le livre, un temps menacé de saisie, fait scandale.
Dès l'introduction, il cite un auteur du temps de Louis XIII : « Pour un sorcier, dix mille sorcières. » Puis : « L'unique médecin du peuple, pendant mille ans, fut la Sorcière. » Chez lui, elle soigne par les plantes, et on l'appelle Bonne dame ou Belle dame, du nom qu'on donnait aux fées. Il refuse le cliché des affreuses vieilles de Macbeth : beaucoup, écrit-il, périrent précisément parce qu'elles étaient jeunes et belles. Il la date sans hésiter : « Des temps du désespoir. » Sa magie devient la révolte des petits contre les seigneurs et l'Église.
Les historiens ne le suivent plus. Ses sources sont fragiles, son récit tient du roman, et les guérisseuses ne semblent avoir formé qu'une minorité des accusées. Livres Hebdo a trouvé la formule en 2024 : Michelet a « magnifiquement compris en se trompant ». Son livre reste l'un des premiers à raconter cette histoire du côté de la sorcière. Une femme savante, qu'on consulte et qu'on craint : pour une romancière, c'est déjà une héroïne.
1942 : la sorcière épouse un mortel
Restait à la marier. Un Français s'en charge, à Hollywood : René Clair réalise I Married a Witch (chez nous, Ma femme est une sorcière), sorti le 30 octobre 1942, veille d'Halloween. Jennifer, brûlée à Salem avec son père, a maudit les descendants du puritain qui les a dénoncés : ils épouseront toujours la mauvaise femme. Libérée par la foudre en 1942, elle prépare un philtre d'amour pour le dernier des Wooley, et c'est elle qui le boit. Veronica Lake a la réplique qui annonce tout un genre : l'amour est plus fort que la sorcellerie.
La télévision reprend l'idée : Sol Saks, le créateur de Bewitched, comptait ce film parmi ses inspirations. La série démarre sur ABC le 17 septembre 1964 et tient huit saisons. Samantha, sorcière, épouse un mortel et promet de vivre en femme au foyer de banlieue, ce que sa famille n'avale pas. La France la découvre en juillet 1966 : c'est Ma sorcière bien-aimée.
En 1995, le roman Practical Magic d'Alice Hoffman rend à la sorcière sa part d'ombre. Le film de 1998 avec Sandra Bullock et Nicole Kidman, Les Ensorceleuses en français, en fait une malédiction : tout homme aimé d'une Owens est condamné. Boudé par la critique, il est devenu culte, et sa suite est arrivée en salles en septembre 2026.
2021 : la witch romance sent la bougie d'Halloween
À l'automne 2021, Erin Sterling publie The Ex Hex. Vivienne, sorcière au cœur brisé, maudit son ex entre la vodka, le bain moussant et une bougie parfumée. Neuf ans plus tard, il revient en ville, et le petit sort se révèle moins inoffensif que prévu. Publishers Weekly relève 21 000 exemplaires papier vendus le premier mois et constate que la romance de sorcière a le vent en poupe. Le livre existe en français depuis 2023 : Mon ex & autres malédictions.
Le 31 octobre 2022, la radio publique américaine WBUR compte des dizaines de comédies romantiques de sorcières parues en deux ans. Lana Harper, l'autrice de Payback's a Witch, voulait un livre où l'on se sente comme dans une bougie parfumée, senteur Halloween. Erin Sterling avance une autre explication : après 2016, le rayon sorcellerie de sa librairie a explosé, et elle s'est demandé si des femmes ne réagissaient pas ainsi au sentiment soudain d'être impuissantes. Michelet aurait signé.
Tes prochaines lectures, si tu as envie de tracer un cercle
Je vais être franche : il n'y a pas d'héroïne sorcière dans mon catalogue. J'ai ses cousines, des femmes qui tracent un cercle, récitent une formule ou acceptent un pacte.
Commence par J'ai invoqué un démon dans mon studio. Nora a payé son grimoire quatorze euros sur Vinted, tracé son cercle au masking tape et remplacé les chandelles de cire vierge par trois bougies Ikea à la vanille. Ce qui apparaît au milieu commente : « Tu as fait trois erreurs dans le cercle ». Puis : « Quatre, en comptant le blanco ». Le rituel de renvoi compte cinq étapes, et à la cinquième, c'est elle qui mène. Une novella dark d'un peu plus d'une heure : lis les avertissements sur la fiche avant.
Si tu veux le rite solennel, Promise au démon. Oriane est novice. À l'aube, elle descendra dans la crypte s'offrir au démon scellé, pour renforcer le sceau de son sang. Avant, elle s'agenouille au bord d'un cercle de pierre, entre « douze bougies, douze flammes qui ne tremblent pas ». Lui attend cette nuit depuis trois siècles et connaît la formule des promises avant qu'elle l'ait récitée. Une novella dark d'une heure, avertissements sur la fiche.
Pour le pacte, Le fae m'a fait tout avouer. Mon héroïne vient chercher un nom, et Saveris annonce son prix : « Pas de l'argent. Un pacte. » Tant qu'il tient, ni lui ni elle ne peuvent mentir. Elle dit d'accord, le pire « d'accord » de sa vie, et les questions deviennent de moins en moins polies. Une nouvelle romantique de trois quarts d'heure à peine.
Et pour rire, la plus proche de la Bonne dame de Michelet : Colette, soixante ans, dans Le démon passait une mauvaise semaine. Depuis trente ans, c'est elle qu'on sonne au village pour ce qui gratte sous les planchers. « Colette descend, Colette remonte, c'est réglé. » Ce soir-là, dans un cellier, un démon lui promet de briser son âme. Elle sort une madeleine. Une comédie d'un peu plus d'une heure.
Par lequel commencer ?
Pour le cercle bricolé et le frisson, Nora et son grimoire. Si tu préfères la crypte et les bougies, Promise au démon. Pour un pacte accepté trop vite, le fae. Et si tu veux rire un soir d'Halloween, Colette et sa madeleine.