LÉNA ORSO

Romance gothique : une héroïne, un manoir et un homme qu'il faudrait fuir

Par · Publié le 9 octobre 2026

Une romance gothique, c'est une histoire d'amour où la maison fait peur. Une héroïne arrive dans une demeure qui cache quelque chose (un château, une abbaye, un manoir), et elle y trouve un homme dont elle ne sait pas s'il faut le fuir ou l'épouser. Tant qu'elle hésite, tu tournes les pages.

Le genre a deux cent soixante ans. Le 7 septembre 2026, le site The Gilt List l'annonçait dans le titre de sa revue du mois : « Fall Gets Gothic », l'automne vire au gothique. Le 9 octobre, dans sa newsletter Romancing the Phone, Alyssa Morris cherchait pourtant encore le Fairydale ou le Nocticadia de cette année. Avant Halloween, je te raconte d'où vient le roman gothique, ce qui le sépare de la dark romance, et pourquoi mes manoirs à moi sont vraiment habités.

1764 : un cauchemar, un casque géant, un faux manuscrit

Tout commence par un mauvais rêve. Horace Walpole, un Anglais fou de Moyen Âge, s'est fait bâtir à Strawberry Hill une maison aux allures de château. Une nuit, il y rêve d'une main géante en armure, et il en tire Le Château d'Otrante.

Le jour de ses noces, le fils du prince Manfred meurt écrasé par un casque gigantesque tombé du ciel. Oui, un casque. Le père veut alors épouser lui-même la fiancée, Isabelle, qui s'enfuit par les souterrains. Tout est déjà là : le château, le tyran, la jeune femme qui court dans le noir.

Walpole ne signe pas et fait passer le livre pour la traduction d'un vieux texte italien. Dans la deuxième édition, en 1765, il avoue tout et ajoute un sous-titre : « histoire gothique ». Le mot désignait l'architecture médiévale, il désigne maintenant un genre. La France le lit dès 1767.

Ann Radcliffe, ou le fantôme qui s'explique

Trente ans plus tard, une Londonienne discrète fait du roman gothique une affaire d'héroïnes. En 1794, l'éditeur d'Ann Radcliffe lui achète Les Mystères d'Udolphe 500 livres, quand un manuscrit en rapportait dix en moyenne.

Son héroïne est française. Émilie Saint-Aubert, orpheline gasconne, se retrouve enfermée dans un château des Apennins par Montoni, le sombre mari de sa tante. Des bruits, une porte mystérieuse dans sa chambre, un voile noir tendu sur quelque chose. Elle le soulève une fois, et n'osera jamais recommencer.

À la toute fin, Radcliffe explique tout : derrière le voile, une figure de cire. Les fantômes de l'autre château ? Des pirates qui y cachaient leur butin. On appelle ça le surnaturel expliqué, et Walter Scott râlait déjà : quand le pas furtif derrière la tenture n'était que le chat, on s'en veut d'y avoir cru.

Chez nous, le genre prend le nom de roman noir, et Udolphe est traduit dès 1797 par Victorine de Chastenay, une jeune aristocrate arrêtée pendant la Révolution. Le marquis de Sade, vers 1800, y voit justement la marque de l'époque : ce genre était, écrit-il, « le fruit indispensable des secousses révolutionnaires, dont l'Europe entière se ressentait ».

Jane Eyre, Rebecca : le secret est à l'étage

En 1847, Charlotte Brontë donne au genre sa formule. Jane Eyre : une orpheline devenue gouvernante, le manoir de Thornfield et son maître, M. Rochester. Un rire étrange court la maison, un incendie se déclare dans la chambre du maître. Rien de surnaturel là-dedans : Rochester tient enfermée au troisième étage sa première épouse, dont la raison a sombré. Une jeune femme qui tient à sa liberté, un homme ténébreux : la romance gothique a son moule.

En 1938, Daphne du Maurier reprend le manoir et la première épouse. Rebecca s'ouvre sur un rêve (la narratrice, qui n'aura jamais de prénom, retourne à Manderley) et raconte une jeune mariée écrasée par le souvenir de celle d'avant, dont la gouvernante, Mme Danvers, garde la chambre comme un sanctuaire. Personne ne hante Manderley, et tout y est hanté.

1960 : une chemise de nuit, une fenêtre éclairée

En 1960, l'Anglaise Eleanor Hibbert publie Mistress of Mellyn sous le nom de Victoria Holt : une gouvernante, un veuf, un domaine en Cornouailles. Le livre ressemble tant à Rebecca qu'on soupçonne du Maurier de se cacher derrière le pseudonyme, et il relance tout le genre. Dans les années 1960 et 1970, les romances gothiques sortent en poche à la chaîne.

Tu connais leurs couvertures : une femme en fuite, en robe vaporeuse ou en chemise de nuit, un manoir menaçant dans son dos, et une seule fenêtre éclairée, pareille à un œil, note le blog The Gothic Library. Les amateurs ont un surnom pour le rayon entier : « women running from houses », les femmes qui fuient des maisons.

Romance gothique ou dark romance ?

On les confond parce que les deux aiment le noir. La dark romance est pourtant bien plus jeune : un sous-genre apparu dans les années 2010, qui installe la violence, l'emprise et l'interdit au cœur du couple. Le héros est dangereux, tu le sais dès la première page, et c'est même pour ça que tu es venue.

La romance gothique, elle, vit du doute. Est-il dangereux ? Qu'y a-t-il à l'étage ? La maison met tout le livre à répondre. Une affaire d'atmosphère avant d'être une affaire de violence. The Gilt List le rappelait le 7 septembre : gothique ne veut pas dire horreur, même si le site s'attend à voir arriver des thèmes vraiment sombres, venus de la dark romance.

Et si le fantôme était vrai ?

Relis la liste : une figure de cire, une épouse enfermée à l'étage, un souvenir. Les vrais monstres, je te les ai racontés ailleurs, de la Bête aux vampires. Mais dans la romance gothique, celle des héroïnes et des manoirs, le mystère finit le plus souvent par s'expliquer. C'était le chat.

En 2015, Crimson Peak, que Guillermo del Toro présentait comme une romance gothique, prend un autre chemin. Dans son manoir anglais qui s'enfonce dans l'argile rouge, les fantômes sont bien réels, ils mettent l'héroïne en garde, et le danger vient des vivants.

La romance monstre, celle que j'écris, fait le dernier pas : la créature est vraie, on la voit en entier, et l'héroïne reste. Les lectrices le réclament. Dans sa liste du 27 août, The Gilt List veut des maisons vraiment hantées et peste contre les romans où le fantôme n'arrive qu'à 82 % du livre. Alyssa Morris le dit en une ligne : les filles veulent tomber amoureuses des fantômes.

Tes prochaines lectures, si tu veux un manoir vraiment habité

Pour la maison hantée, commence par Le Fantôme me touche chaque nuit. Un appartement acheté pour rien, plafond haut et moulures intactes, parce que l'ancien propriétaire est mort dans l'immeuble. « Personne n'a ouvert ces fenêtres depuis un moment. » Dans un tiroir coincé, des photos d'un homme brun. Elle dit tout haut qu'il avait l'air beau, et la température chute de dix degrés. Le soir, elle pourrait dormir ailleurs. Elle tourne la serrure. Une nouvelle romantique, moins d'une heure.

Le gothique est d'abord une architecture : voici une cathédrale, désaffectée. Dans La Gargouille, une restauratrice d'art, seule depuis trois semaines, nettoie une statue de deux mètres, cornes et mâchoire de fauve. Au crépuscule, elle est tiède. « Sous ma paume, la pierre bouge. » Lui gronde au lieu de parler, il a huit siècles de patience, et la nuit ne sera pas assez longue. Une nouvelle romantique, cinquante minutes.

Pour l'ombre, descends à la crypte. Dans Promise au démon, Oriane doit s'offrir à l'aube au démon scellé, pour renforcer le sceau de son sang. On lui a dit que ce serait court, contrôlé, sacré. Lui attend cette nuit depuis trois siècles. « Premier vœu, ne pas fuir. » Tout le roman gothique retourné en une ligne. Une novella dark d'une heure : lis les avertissements sur la fiche avant.

Et pour rire, mon roman d'Halloween, sorti le 8 octobre : Les trois monstres du bal me veulent. Audrey est wedding planner, sa boîte coule, et son nouveau client s'appelle Dracula. Un château de Côte-d'Or au bout d'une allée de tilleuls, une galerie de portraits qui ont tous le même nez, et pas un miroir. Sur les couvertures des années 1960, une seule fenêtre brillait. Ici : « Toutes les fenêtres sont éclairées. » Mon héroïne ne fuit pas en chemise de nuit, elle ouvre un tableur et compare les devis, puis le maître de maison, son loup-garou et son DJ de deux mètres dix. Une comédie, et un vrai roman : compte un peu plus de cinq heures.

Par lequel commencer ?

Si tu n'as qu'une soirée, prends Le Fantôme me touche chaque nuit ou La Gargouille. Si tu veux trembler, c'est Promise au démon. Et pour tenir jusqu'au 31 octobre avec un château, un bal et trois monstres, Les trois monstres du bal me veulent t'attend.

Toutes mes romances d'Halloween

Sources

Tu as aimé cet article ? Ajoute-moi à tes sources préférées sur Google, tu verras passer mes prochains articles plus facilement.

Quatre demeures habitées pour de vrai