LÉNA ORSO

Tomber amoureuse d'un fantôme : un fantasme de 250 ans

Par · Publié le 12 octobre 2026

Le 9 octobre 2026, dans sa newsletter Romancing the Phone, Alyssa Morris s'étonnait : en pleine saison des lectures qui font peur, elle n'a encore vu aucun livre percer. Elle se demande si l'on en a fini avec le gothique, puis écrit : « The girls want to fall in love with ghosts. » Les filles veulent tomber amoureuses de fantômes. La vidéo TikTok qu'elle cite demande pourquoi on ne tombe pas amoureuses des fantômes de nos maisons.

J'ai une réponse : on le fait depuis au moins deux cent cinquante ans. Tomber amoureuse d'un fantôme est un fantasme né à cheval, à minuit, et qui a très mal fini longtemps avant que la romance s'en mêle. Je te raconte, puis je te présente mon revenant et ses cousins.

1773 : il revient la chercher à minuit

Je pars d'une ballade allemande. En 1773, Gottfried August Bürger compose Lenore. Dans le poème, la guerre de Sept Ans vient de finir, les soldats rentrent, et Lénore cherche son Wilhelm dans les rangs. Personne ne l'a vu. Elle s'effondre et, dans son chagrin, crie que « Dieu n'a point de pitié ».

À minuit, un cheval s'arrête devant la porte et une voix douce l'appelle. C'est lui, et il est pressé : cent lieues à faire avant le jour. Je te cite Gérard de Nerval, qui traduit le poème dès 1829 et y reviendra plusieurs fois. Comment est son lit de noce ? Il est « silencieux, humide et étroit, six planches et deux planchettes ». Y a-t-il place pour elle ? « Pour nous deux. » Elle saute en croupe, et le refrain commence : « Hourra ! les morts vont vite. »

Tu as compris avant elle. Au cimetière, le manteau du cavalier tombe pièce à pièce, et il ne reste qu'un squelette qui tient une faux et un sablier. Ce vers des morts qui vont vite, Bram Stoker le citera au premier chapitre de Dracula. Dans cette première version, l'amant mort qui revient est un châtiment.

Gautier préfère les mortes amoureuses

En France, la ballade a un lecteur de choix : Théophile Gautier, l'ami d'enfance de Nerval. En 1836, il publie La Morte amoureuse. Romuald, jeune prêtre, aime Clarimonde, une courtisane qui sort de sa tombe pour le retrouver : « l'amour est plus fort que la mort, et il finira par la vaincre ». La nuit, elle boit un peu de son sang. Un vieil abbé asperge son cercueil d'eau bénite, et elle tombe en poussière. Ses derniers mots : « Adieu, tu me regretteras. » À soixante-six ans, Romuald la regrette encore.

En 1865, il va plus loin avec Spirite, où l'aimée n'a plus de corps du tout. Guy de Malivert, jeune mondain, entend chez lui un soupir, « si faible, si léger, si aérien ». Puis un visage se forme dans un miroir de Venise. Puis sa propre main écrit sous la dictée. C'est Lavinia, qui l'a aimé en secret, vivante, sans qu'il la remarque (« tout le monde m'a regardée, excepté le seul être dont je souhaitais l'attention »). Elle est morte à dix-huit ans, après avoir demandé au ciel « la faveur de vous révéler mon amour après ma mort ». Lui tombe amoureux maintenant.

Gautier ne triche pas sur le prix : Guy ne la rejoint qu'à sa propre mort, sous les balles de bandits, en Grèce. Le baron de Féroë, qui voit leurs lumières se confondre, conclut : « leurs âmes réunies forment un ange d'amour ». Chez Bürger comme chez Gautier, aimer un mort se paie.

1947 : la veuve qui n'a pas peur

Puis une romancière renverse la table. En 1945, Josephine Leslie publie, sous le pseudonyme de R. A. Dick, The Ghost and Mrs. Muir, dont Joseph L. Mankiewicz tire un film en 1947 avec Gene Tierney et Rex Harrison (en France, L'Aventure de Mme Muir). Dans le film, Lucy Muir, jeune veuve, loue un cottage au bord de la mer. L'ancien propriétaire, le capitaine Daniel Gregg, y a laissé son portrait et son fantôme. Elle entend un rire et commente : « Haunted. How perfectly fascinating. » Hantée. Absolument fascinant.

Cette fois, la vivante mène la danse : c'est elle qui somme le fantôme de se montrer. Quand l'argent manque, il lui dicte ses mémoires de marin (les revenants écrivent, décidément) et ils tombent amoureux en travaillant. Personne n'en meurt : il s'efface pour la laisser vivre, et ne revient lui tendre la main que le dernier soir, après une longue vie. La maison hantée et le mort qui aime assez pour attendre : la romance de fantôme moderne est là.

1990 : rester pour dire au revoir

En 1990, le fantôme amoureux remplit les salles avec un film sur le deuil : Ghost, de Jerry Zucker. Sam (Patrick Swayze) est tué dans la rue aux côtés de Molly (Demi Moore), et il reste. Il la regarde pleurer sans pouvoir lui parler ni la toucher. Il lui faut une voyante (Whoopi Goldberg) pour lui prêter une voix, puis un corps, le temps d'une danse. Plus gros succès mondial de l'année au cinéma, il dépasse les trois millions d'entrées en France.

Celui-là, je n'en plaisante pas. Quiconque a perdu quelqu'un reconnaît ce qu'il raconte : l'envie d'un signe, d'une dernière phrase. Le fantôme amoureux porte aussi ce chagrin-là.

Un amant sans corps, ou avec un autre

Regarde ce que ces histoires partagent avec les miennes. Le problème n'y est jamais le cœur, c'est le corps. Wilhelm n'a plus que des os, Spirite un reflet et une main, Sam doit emprunter le corps d'une autre. La romance monstre pose la même question par l'autre bout : le héros a un corps, mais pas celui qu'on attendait. Alors il faut inventer une autre façon de se toucher : une voix, un froid sur la nuque, un poids sur le matelas.

Et la romance fantôme d'aujourd'hui fait ce que la ballade refusait : elle laisse l'héroïne vivante et libre. C'est toi qui as la clé.

Pourquoi cet automne ? La newsletter ne le dit pas, et je ne le lui ferai pas dire. Il y a Halloween, bien sûr. Il y a aussi, je crois, quelque chose de très doux dans un homme qui est déjà là, chez toi, et que tu es seule à sentir.

Tes prochaines lectures : un fantôme et trois cousins

Je vais être franche : je n'ai qu'un vrai fantôme. Les trois autres sont des cousins, qui lui ressemblent par un trait.

Le vrai, c'est Le Fantôme me touche chaque nuit. Mon héroïne emménage dans un appartement acheté pour rien. Dans un tiroir coincé, des photos d'un homme brun, et elle lui dit tout haut qu'il avait l'air beau. « L'air change. » Le froid la prend à la nuque, puis recule. « Comme s'il n'avait jamais été là. » Comme Spirite, il écrit, dans la buée du miroir. Le soir, elle pourrait dormir ailleurs. Elle tourne la serrure. Une nouvelle romantique, moins d'une heure.

Le cousin le plus proche : Visitée par un incube. Une femme s'installe seule, et la nuit elle sent « une masse invisible qui déformait le matelas du mauvais côté ». Au matin, des bleus aux hanches. Sa caméra filme un poids que l'objectif ne capte pas. La cinquième nuit, elle fait semblant de dormir. Une nouvelle dark de trois quarts d'heure : lis les avertissements sur la fiche avant.

Pour ceux que le temps n'emporte pas, Une mortelle pour deux vampires. Ombeline authentifie des portraits, et le même homme apparaît sur une photo de 1847 et sur une image de 2019 : « j'avais un visage qui refusait de mourir ». Elle va sonner. Ils sont deux, dans un hôtel particulier du Marais, liés par un serment : ne jamais toucher une mortelle. Une novella romantique, un peu plus d'une heure.

Et pour rire, mon roman d'Halloween, sorti le 8 octobre : Les trois monstres du bal me veulent. Une wedding planner au bord de la faillite signe pour un bal le 31 octobre, sans ail et sans miroirs. L'avocat du client a son permis depuis 1931 et conduit comme chez Bürger : « Porte d'Italie, il roule à cent dix. Sur l'A6, à cent quatre-vingt-dix. » Le client s'appelle Dracula. Une comédie, et la seule longue : un peu plus de cinq heures.

Par lequel commencer ?

Commence par le vrai revenant : Le Fantôme me touche chaque nuit. Pour le visiteur que la caméra ne voit pas, Visitée par un incube. Pour deux immortels et un serment qui tient, pour l'instant, Une mortelle pour deux vampires. Et si tu veux passer Halloween à rire, Les trois monstres du bal me veulent.

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Sources

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Un fantôme et trois cousins à lire pour Halloween