LÉNA ORSO

Romance cryptide : de Bigfoot au Mothman, les monstres que la science attend encore

Par · Publié le 18 septembre 2026

Le 18 septembre 2026, sur le site américain Reactor, Lorna Wallace ouvre sa sélection de romans d'horreur par une histoire qui m'a fait rire : Jimothy, la mystérieuse créature filmée à Seattle, était un raton laveur à la colonne déformée. Il a quand même reçu sa fiche officielle de Donjons et Dragons, au titre de « cryptide bien-aimé ».

Un cryptide, rappelle-t-elle, c'est au sens strict un animal dont la science n'a jamais confirmé l'existence. Bigfoot, le monstre du Loch Ness, le Mothman. Et depuis quelques années, la monster romance anglophone les emmène au lit. Je te raconte d'où ils sortent, ce que les chiffres disent de ce marché, et où les retrouver chez moi en attendant.

Un Belge, un okapi et Tintin au Tibet

La cryptozoologie, « l'étude des animaux cachés », a un père francophone. Le Belge Bernard Heuvelmans, docteur en sciences, publie en 1955 Sur la piste des bêtes ignorées, deux tomes consacrés aux animaux qu'on ne connaît que par des témoignages. Hergé s'est documenté auprès de lui pour le yéti de Tintin au Tibet.

L'argument préféré des cryptozoologues s'appelle l'okapi. Les Pygmées Mbuti le connaissaient parfaitement, les zoologistes européens pas du tout, jusqu'à ce que Harry Johnston le décrive en 1901. Soyons honnêtes : la communauté scientifique range la cryptozoologie parmi les pseudosciences. Mais pour une romancière, une créature que personne ne croit réelle, c'est un cadeau. Celle qui la rencontre ne pourra jamais le raconter.

Bigfoot, l'homme poilu qui laissait des empreintes

Le mot Sasquatch est le plus ancien. En 1929, J. W. Burns, enseignant auprès de la nation Sts'ailes en Colombie-Britannique, publie dans le magazine Maclean's des récits de « géants poilus » qui vivraient dans les grottes des montagnes. Il forge le mot à partir de sasq'ets, à peu près « homme poilu » en halkomelem.

Bigfoot arrive en 1958, en Californie. Jerry Crew, conducteur de bulldozer sur un chantier forestier, trouve dans la boue des empreintes humaines de quarante centimètres. Ses collègues parlent de « Bigfoot », le journaliste Andrew Genzoli reprend le nom dans le Humboldt Times, et la légende démarre. En 2002, après la mort de Ray Wallace, un collègue de Crew, sa famille montre les grands pieds en bois sculpté qu'il gardait à la cave : c'est lui qui laissait les traces.

Reste le film. Le 20 octobre 1967, à Bluff Creek, Roger Patterson et Bob Gimlin filment une silhouette velue qui s'éloigne à grands pas : cinquante-neuf secondes et demie disséquées depuis. Détail que j'adore, les deux hommes affirmaient que leur Bigfoot était une femelle.

Point Pleasant, 1966 : des yeux rouges au bord de la route

Le 15 novembre 1966, deux jeunes couples de Point Pleasant, en Virginie-Occidentale, racontent à la police qu'ils ont vu, près d'une ancienne usine de munitions, une grande créature noire aux yeux rouges. Linda Scarberry décrit un homme mince et musclé d'environ deux mètres, avec des ailes blanches. Ils disent avoir fui à 160 km/h, la chose volant derrière eux. Le nom de Mothman, l'homme-papillon, doit sans doute beaucoup à Batman, alors à la télévision.

Un biologiste propose une explication plus sage : une grue du Canada égarée, presque aussi haute qu'un humain, avec du rouge autour des yeux. Les apparitions courent jusqu'au 15 décembre 1967. Ce jour-là, en pleine heure de pointe, le Silver Bridge qui relie Point Pleasant à l'Ohio s'effondre, et quarante-six personnes meurent. La légende a lié les deux, et il faut garder ces morts en tête derrière le mythe. En 1975, John Keel en tire The Mothman Prophecies, adapté au cinéma en 2002 avec Richard Gere. La ville lui consacre aujourd'hui une statue de métal et un festival, chaque troisième week-end de septembre.

Autre monstre ailé : le Jersey Devil. Selon une version de la légende, en 1735, une Mme Leeds enceinte pour la treizième fois maudit l'enfant, qui naît, se couvre d'ailes et de griffes, et s'envole vers les forêts de pins du New Jersey.

Nessie, et le cheval d'eau qui l'a précédée

Le monstre du Loch Ness naît dans la presse le 2 mai 1933, quand The Inverness Courier raconte qu'Aldie Mackay a vu une énorme créature rouler dans le loch. Sa photo la plus célèbre, en 1934, montrait en fait un sous-marin jouet coiffé d'une tête en pâte à bois, on l'admet depuis 1994. En 2018, des chercheurs ont analysé l'ADN présent dans l'eau du loch : aucune trace de reptile, mais beaucoup d'anguilles.

Ce qui m'intéresse, c'est l'avant-1933. L'Écosse a le kelpie, esprit des eaux à forme de cheval, et parfois d'homme. Presque chaque loch a son histoire de kelpie, et dans le folklore des Highlands recensé avant 1933, Ness est le plus souvent cité. En 1980, le naturaliste suédois Bengt Sjögren y voyait l'ancêtre de Nessie : le cheval des contes serait devenu, avec le temps, un plésiosaure.

Et le kelpie avait déjà un pied dans la romance. Les folkloristes notent que ses histoires servaient à mettre les jeunes femmes en garde contre les beaux inconnus. Sur l'île de Barra, un kelpie solitaire prend l'apparence d'un beau jeune homme pour séduire une fille. Elle le démasque, lui retire son collier d'argent pendant son sommeil, et le voilà cheval de ferme pour un an. Au bout de l'année, on lui laisse le choix. Il devient mortel, et ils se marient.

Bigfoot et Sasquatch, même rayon, deux étiquettes

La newsletter Monster Romance Reviews a consacré son mois de juillet 2026 aux cryptides, bouclé le 31 juillet par son Bestiary Briefing. Son rapport de marché du 27 juillet passe au crible 399 livres remontés sur Amazon par cinq recherches, de cryptid à mothman. Premier constat : Bigfoot et Sasquatch forment un seul rayon sous deux noms, avec 39 livres en commun, environ 40 % de chaque liste. Le yéti garde son territoire, 78 livres sur 99 n'apparaissent que sous son nom.

Le Mothman est l'autre rayon à part, et le moins terrestre : 77 livres sur 99 introuvables ailleurs, et plus d'un résumé sur quatre y adopte un cadre de science-fiction ou d'extraterrestres, contre moins de 5 % pour Bigfoot. Et le marché reste ouvert : les cinq noms les plus présents n'occupent que 7,5 % des places.

La phrase qui résume tout vient de l'essai qui accompagne ce rapport : la romance range ces créatures par leur silhouette, pas par leur cosmologie. « Le costume voyage, la cosmologie non. » Personne n'ouvre une romance de Bigfoot pour la géographie de la Californie. On l'ouvre pour une carrure, des bras immenses, une forêt où il a passé sa vie à se cacher. Le mystère fait le reste : il existe, et tu es la seule à le savoir.

Tes prochaines lectures, entre forêts et eaux profondes

Je vais être franche : il n'y a ni Bigfoot ni Mothman dans mon catalogue. Mais j'ai des cousins, des créatures des bois et des eaux qu'on croyait sorties des contes.

Le plus proche de Bigfoot, c'est Le Centaure m'a portée dans la forêt. « Le silence autour est tellement dense qu'il a l'air solide, comme de la ouate posée entre les arbres. » Mon héroïne se tord la cheville sur un sentier des Cévennes, seule, sans réseau, à deux heures du premier village. Il sort des arbres, mi-homme, mi-cheval, et elle ne savait pas que ça existait. Une nouvelle romantique, moins d'une heure.

Pour le cheval d'eau de Nessie, c'est J'ai commandé un kelpie. « La plage est déserte. Octobre fait ça, en Bretagne. » Une urgentiste trouve dans une cabine de bain une carte qui lui promet une nuit où elle n'aura plus rien à tenir. Chez Madame V., l'eau monte, et elle découvre qu'on peut aimer la noyade. Une nouvelle dark d'un peu moins d'une heure : lis les avertissements sur la fiche avant.

Si c'est la silhouette ailée du Mothman qui t'attire, prends La Gargouille. « Elle n'est sur aucun plan. Ni dans les relevés du diocèse, ni dans l'inventaire général. » Une restauratrice nettoie une statue au fond d'une cathédrale désaffectée. Au crépuscule, la pierre est tiède sous ses doigts. Et puis elle respire. Une nouvelle romantique, moins d'une heure.

Et pour rire, L'ogre me vouvoie et me fait jouir. « La première pensée qui m'est venue, c'est qu'on avait planté une statue dans le jardin d'à côté. » Dans son cottage du Yorkshire, l'héroïne découvre que son voisin est un ogre qui boit son Earl Grey à dix-sept heures pile et la vouvoie. Une comédie, moins d'une heure.

Par lequel commencer ?

Pour la forêt de Bigfoot, le centaure. Pour le loch et sa part d'ombre, le kelpie. Pour une créature que personne n'a recensée, la gargouille. Et pour sourire, l'ogre t'attend avec le thé.

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Sources

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