LÉNA ORSO

Pourquoi la monster romance ? Qui a besoin des hommes ?

Par · Publié le 29 septembre 2026, mis à jour le 26 octobre 2026

« Who Needs Men? » Qui a besoin des hommes ? C'est le titre du numéro de Romancing the Phone paru le 4 septembre 2026. Dans cette newsletter américaine, Alyssa Morris essaie de comprendre ce que les gens lisent, et pourquoi. Ce jour-là, elle s'attaquait enfin aux gargouilles, aux aliens, aux cowboys de l'espace et aux objets doués de conscience.

La question m'a fait sourire, parce qu'on me la pose souvent sous une autre forme : mais pourquoi un monstre ? Voilà ma réponse, avec un peu d'aide venue d'Amérique et un mari tressé en osier.

Un mari en osier, et personne n'a crié

Commençons par le cinéma. Wicker, réalisé par Alex Huston Fischer et Eleanor Wilson, a été présenté au festival de Sundance le 24 janvier 2026. Il adapte une nouvelle d'Ursula Wills-Jones, The Wicker Husband. Olivia Colman y joue une pêcheuse que son village moque depuis des années, pour son célibat et pour son odeur de poisson. Excédée, elle commande au vannier (Peter Dinklage) un mari en osier. Le mari, c'est Alexander Skarsgård. Et il se révèle doté d'une sensibilité et de talents très au-dessus de ce qu'elle espérait.

Skarsgård s'en amuse : d'après AlloCiné, qui reprend une interview à Entertainment Weekly, il aurait dit que la plupart des acteurs rêvent de jouer Hamlet, et que lui rêvait d'avoir des tétons en osier. Le film est en salles en France depuis le 21 octobre 2026.

Ce qui m'a frappée, c'est l'accueil de la bande-annonce. Le 7 août, Romancing the Phone notait que la réaction avait été surtout du plaisir, bien plus que de la gêne ou du dégoût. Sur TikTok, des lectrices proposaient d'augmenter l'équipe marketing d'IKEA. Une femme tombe amoureuse d'un panier, et Internet rit avec elle, pas d'elle.

Les objets amoureux, BookTok les connaissait déjà

La newsletter a un nom pour ça : la sentient object romance, la romance avec un objet doué de conscience. Les lectrices de BookTok n'ont pas attendu Hollywood. Elle cite Unhinged de Vera Valentine, une novella sur une porte, qui compterait près de trente mille notes sur Goodreads, et une histoire de sapins de Noël en why choose.

Tout ce petit monde joue sur un terrain ouvert par Chuck Tingle. Depuis 2014, cet auteur anonyme autopublie sur Amazon des histoires d'amour avec des dinosaures, des créatures imaginaires et des objets animés, sous une devise : « love is real », l'amour est réel. Il a fini chez Tor, un grand éditeur de l'imaginaire, avec un roman d'horreur, Camp Damascus, en 2023. On a beaucoup ri de lui. Il a surtout eu de l'avance.

Des orgasmes et du respect

Alors pourquoi maintenant ? La newsletter pose la question sans détour : vu l'état des applis de rencontre, et des hommes en général, la romance la plus dépaysante pour une lectrice hétéro serait-elle une romance sans homme ?

Elle rappelle une réplique qu'elle prête à Tessa Dare, grande autrice de romance historique. Le fantasme, dans un roman d'amour ? « Women getting orgasms and respect. » Des femmes qui ont des orgasmes, et du respect. La formule circulait déjà en 2014 : Olivia Dade l'a entendue dans une table ronde de la convention des autrices de romance américaines. Une intervenante avait ajouté : « Qu'est-ce qu'il y a de mal à ça ? On veut toutes ça. »

Et la newsletter enchaîne : que se passe-t-il quand on n'arrive plus à croire que les hommes d'aujourd'hui puissent offrir les deux ? Apparemment, on se tourne vers les hommes en osier.

Je crois qu'elle a raison, et j'ajoute une chose. Un orc, un alien ou une gargouille n'a pas grandi avec nos mauvaises habitudes. Il n'a jamais appris à couper la parole, à expédier les préliminaires, à ghoster. Quand il prend son temps, ça ne ressemble pas à un effort : c'est sa nature. Le monstre, c'est un homme dont on a retiré tout ce qui nous fatigue.

Un amoureux dévoué, et pas de loyer

Je t'ai déjà raconté comment Ice Planet Barbarians de Ruby Dixon a conquis TikTok, je ne vais pas recommencer. Mais Alyssa Morris relève quelque chose que j'aime beaucoup. Georgie, l'héroïne, s'écrase sur une planète gelée et tombe sur Vektal, un grand alien bleu à cornes qui jure de la protéger. Il est, écrit-elle, « hot and kind » : chaud et gentil. Et les lectrices lui ont expliqué que le fantasme de ces livres n'est pas seulement d'avoir un partenaire entièrement dévoué. C'est aussi de vivre en dehors du capitalisme.

J'ai éclaté de rire, puis j'y ai repensé. Sur Not-Hoth, personne ne répond à des mails à deux heures du matin. On chasse, on se tient chaud, on appartient à une tribu. C'est une utopie avec des cornes, et je comprends qu'on y revienne quand la semaine a été longue.

Une petite ville où tout le monde est différent

L'autre pilier du genre, pour la newsletter, c'est Morning Glory Milking Farm de C.M. Nascosta, autopublié en août 2021. Violet, diplômée endettée jusqu'au cou, refuse de retourner vivre chez ses parents. Elle accepte un emploi très particulier dans la ville voisine de Cambric Creek : traire des minotaures. Oui, c'est bien ce que tu crois.

Mais ce qui a eu raison d'Alyssa Morris, ce n'est pas la traite. C'est la douceur de la petite ville. Dans beaucoup de romances de petite ville, le fantasme est un bourg où rien ne change. À Cambric Creek, des créatures de toutes les espèces vivent ensemble, et le rêve, c'est justement de découvrir des cultures qu'on ne connaît pas et d'apprendre à vivre à côté d'elles. Elle souligne d'ailleurs que les séries les plus populaires du genre sont douces, plus proches du cocon que du film d'horreur.

La preuve que ce n'est plus une niche : Ruby Dixon a enchaîné en 2024 chez Berkley avec Bull Moon Rising, où l'héroïne épouse un minotaure, et l'éditeur Bloom Books reprend la série de Cambric Creek : Morning Glory Milking Farm y est annoncé en broché pour le 2 février 2027.

Tes prochaines lectures, si les hommes t'ont fatiguée

Si c'est le capitalisme qui te pèse, Mon forfait alien est tout compris. Zélie répondait à ses mails à deux heures du matin ; sa boîte lui diagnostique une « fatigue systémique » et l'expédie dans un resort à neuf années-lumière, avec un compagnon d'immersion immense qui prend chaque ligne de la brochure au pied de la lettre. Elle lui dit qu'il peut l'appeler « eh, toi ». « Ce serait irrespectueux », répond-il, parfaitement sérieux. Une comédie d'un peu plus d'une heure.

Pour le monstre du quotidien, Mon coloc orc fait le café torse nu. La seule chambre dans le budget de Chloé est chez un orc de deux mètres cinq, qui lui laisse la grande chambre et répare ses affaires en jurant que c'est pour lui. « Tout ce volume, et il s'efface dans son propre couloir pour que je passe. » Une comédie, une petite heure.

Si c'est le respect et le plaisir qui te manquent, J'ai commandé une gargouille. Une avocate trouve une carte de Madame V., location de créatures sur invitation. Elle sait ce qu'elle ne veut plus : « Je connais le rapide. Je n'en veux plus ». La gargouille met une heure à la regarder avant de poser une main sur elle. Une novella romantique d'une heure, avec des avertissements à lire sur la fiche.

Et si tu as ri devant les mèmes IKEA de Wicker, J'ai invoqué un démon dans mon studio. Un grimoire à quatorze euros sur Vinted, un cercle en masking tape, trois bougies Ikea parfum vanille. « Je n'ai pas trouvé de FAQ dans le grimoire. » Le rituel de renvoi compte cinq étapes, et à la cinquième, c'est elle qui mène. Une novella dark d'une heure environ : lis les avertissements sur la fiche avant.

Par lequel commencer ?

Si tu rêves de vacances loin de ton boulot, Mon forfait alien est tout compris. Si tu veux de la tendresse en pantoufles, Mon coloc orc fait le café torse nu. Si tu veux qu'on prenne enfin son temps avec toi, J'ai commandé une gargouille. Et si tu aimes quand le quotidien bascule dans le noir, J'ai invoqué un démon dans mon studio.

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Sources

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