Les elfes, les trolls et les gobelins rôdent dans nos contes depuis des siècles. L'orc, lui, est presque une invention du XXe siècle. La newsletter Monster Romance Reviews, dans son enquête du 8 octobre 2025, le compare à un boys band : fabriqué, immensément populaire, et désormais partout.
Il a pourtant commencé sa carrière comme le pire des rôles. Un monstre sans visage, créé pour qu'on puisse le tuer sans remords. Je te raconte comment ce figurant de l'armée des ténèbres a fini par dormir dans nos livres, et je te dis ensuite lesquels des miens ouvrir.
Un démon caché au vers 112 de Beowulf
Le mot est bien plus vieux que Tolkien. Dans Beowulf, le grand poème en vieil anglais, un passage énumère la descendance maudite de Caïn : « eotenas ond ylfe ond orcneas », des géants, des elfes et des orcneas. Personne ne sait exactement ce que ce dernier mot désigne. Une hypothèse savante y lit « cadavres de démon », une sorte de mort qui marche. Dans des glossaires anglo-saxons, orc est traduit par « ogre » ou « démon de l'enfer », et on le rapproche souvent d'Orcus, le nom latin lié au monde des morts.
Le français a eu ses orques bien avant la fantasy. Au XVIe siècle, Du Bellay et Desportes appellent « orque » un monstre marin, distinct de l'épaulard. Et en 1863, dans Le Capitaine Fracasse, Théophile Gautier fait rêver son baron de Sigognac de combattre « des orques, des endriagues et des dragons », et le comédien Matamore s'emporte de n'avoir combattu cette semaine « ni orque, ni dragon ». Tu vois, on les attendait déjà.
Tolkien le choisit pour sa sonorité
Dans la première édition du Hobbit, en 1937, Tolkien parle surtout de gobelins et n'écrit « orc » qu'une seule fois. C'est dans Le Seigneur des anneaux que le mot s'impose partout. Il l'a expliqué lui-même dans une lettre : il a pris le vieil anglais orc, « démon », uniquement parce que le son lui convenait. Il reconnaissait aussi une dette envers les gobelins de The Princess and the Goblin, le conte de George MacDonald. Les traductions françaises, elles, disent « orque ».
Ses orques sont laids, brutaux, crocs jaunes et sang noir. Tolkien n'a jamais tranché leur origine : des elfes capturés et torturés par Morgoth, ou des créatures élevées par lui, selon les textes. Le spécialiste Tom Shippey résume leur fonction sans détour : fournir à la Terre du Milieu une réserve d'ennemis qu'on peut abattre sans scrupule.
Et pourtant, Tolkien n'a pas pu s'empêcher de leur donner une voix. Dans Les Deux Tours, l'orque Gorbag s'indigne d'une bassesse qu'il juge typique des elfes : abandonner un camarade. Le monstre a une morale. Il ne sait simplement pas se l'appliquer.
Ce qu'une lettre de 1958 a laissé derrière elle
Il faut parler de cette part-là sans détour. Dans une lettre privée de juin 1958, Tolkien décrit ses orques avec des traits physiques qu'il rattache lui-même, en termes méprisants, à des « types mongols ». Des critiques comme Andrew O'Hehir dans Salon ou Jenny Turner dans la London Review of Books y ont vu la caricature d'un Autre fantasmé, O'Hehir précisant qu'il ne tenait pas Tolkien pour un raciste conscient. La chercheuse Sandra Ballif Straubhaar rappelle de son côté qu'il s'est opposé avec force à ceux qui voulaient utiliser son œuvre au service d'idées racistes.
En 1944, il écrivait d'ailleurs à son fils Christopher, alors dans la Royal Air Force, que dans la vraie vie, les orques sont des deux côtés. Monster Romance Reviews consacre d'ailleurs une partie de son enquête à ces préjugés. Et c'est contre cet ennemi tout d'une pièce que bien des auteurs, plus tard, ont réécrit l'orc.
Le mot qui a échappé à la Terre du Milieu
En 1974, Donjons et Dragons reprend l'orc, et les illustrations du jeu lui donnent bientôt une tête de cochon. Quelques années plus tard, la société qui gère les droits dérivés du Seigneur des anneaux menace l'éditeur du jeu et réclame le retrait d'une liste de mots, orc compris. Résultat : le hobbit devient « halfling », l'ent devient « treant », mais l'orc reste. Gary Gygax rappellera en 1985, dans le magazine The Dragon, que le mot vient d'Orcus : pour lui, il n'appartenait pas à Tolkien.
Libéré, il se multiplie. Chez Warhammer 40,000, les Orks sont des extraterrestres verts qui vivent pour la bagarre, se reproduisent par spores et font marcher leurs engins de ferraille parce qu'ils y croient : un véhicule peint en rouge va plus vite, puisque tous les Orks en sont convaincus. J'adore.
Warcraft leur rend une mère, un clan, une histoire
En 1994, Warcraft: Orcs & Humans présente encore les orcs comme une armée d'invasion. Puis tout bascule. Le roman Lord of the Clans de Christie Golden, en 2001, et le jeu Warcraft III, en 2002, révèlent un peuple chamanique corrompu par des démons, et suivent Thrall, un orc élevé par des humains qui part retrouver l'histoire des siens.
En 2016, le film Warcraft consacre une partie de son récit à Durotan et Draka, un couple d'orcs qui essaie de bâtir une vie et d'élever son enfant. Plusieurs critiques ont trouvé ces orcs plus émouvants que les personnages humains. L'infanterie jetable de Sauron a désormais une famille, un honneur, un passé. Il ne lui manquait plus qu'une chose.
Et puis les lectrices l'ont emmené au lit
Cette chose, c'est la romance indépendante qui la lui donne. Le symbole de ce tournant, c'est la série Orc Sworn de Finley Fenn, à qui Monster Romance Reviews a consacré un portrait en octobre 2025, et dont le premier tome, The Lady and the Orc, paraît le 28 octobre 2019. Une dame mariée à un seigneur cruel voit sa maison pillée par une horde. Le capitaine orc Grimarr l'emporte comme captive vers la Montagne des Orcs, pour piéger son mari. Un seigneur de guerre qui, selon le résumé de l'éditeur, éveille en elle des désirs interdits.
Je crois que c'est justement l'histoire du monstre qui rend l'orc si fort en romance. On l'a inventé pour être l'ennemi sans intérieur, celui qu'on abat par dizaines. Lui donner un regard, une patience, une question posée à voix basse, c'est lui rendre tout ce que la fantasy lui avait refusé. Chez moi, il vit dans deux mondes : le clan de guerre et ses rites, et une ville d'aujourd'hui où tout le monde croit encore savoir ce qu'est un orc.
Tes prochaines lectures, si tu as envie d'un orc
Si tu veux le clan, les rites et la grande histoire, commence par La Promise de l'Éclaireur, le premier tome des Promises d'Orquemonde. « La forêt commence près du village. Trop près, je l'ai toujours dit. » Mon héroïne est une humaine que l'orc devait tuer. Dans la file de capture, sa paume lui couvre l'épaule entière, et une Marque se grave sur lui. Le clan a un mot pour ça : Kha'zat, promesse. Suivent quarante jours dans le camp des Marteguerre. C'est un roman romantique, compte à peu près trois heures.
Si tu préfères rire, J'ai matché avec un orc est une comédie. « Apparemment, en ne touchant à rien, on dit oui à tout. » L'héroïne a quarante-deux ans, un divorce derrière elle, et une appli qui lui propose Brann, deux mètres dix, peau vert-de-gris. Il apporte le vin qu'elle avait cité une fois en passant, et il lui demande ce qu'elle est venue chercher. Moins d'une heure de lecture.
Pour régler son compte à la mauvaise réputation, il y a Mon reportage devait couler les orcs. « Mon stylo s'arrête au-dessus du carnet. » Une journaliste arrive à la Fosse, le club d'orcs que toute la ville croit infâme, avec son angle et son titre déjà écrits. Le maître des lieux lui tend un jeton de laiton : « Observe tout. Puis tu écriras. » Une novella romantique d'un peu plus d'une heure.
Et si tu veux l'orc de guerre dans toute son ombre, J'ai voulu tuer le chef orc est une nouvelle dark. « On m'avait vendu une horde. Je trouve une armée. » Elle s'est glissée trois nuits dans le camp pour égorger le chef de guerre, elle l'a manqué de trois doigts, et il la regarde comme une chose qu'il a décidé de garder. Moins d'une heure, et lis bien les avertissements sur la fiche avant.
Par lequel commencer ?
Pour une soirée légère, J'ai matché avec un orc. Pour t'installer longtemps dans un clan, La Promise de l'Éclaireur, puis la suite de la série, chaque tome suivant un nouveau couple. Et si c'est le méchant de Tolkien que tu veux voir plier, J'ai voulu tuer le chef orc.