Le 15 octobre 2026, sur le site américain Reactor, Alex Brown a publié une liste de cinq livres avec, je cite, quelque chose de monstrueux dans les bois. Une brindille craque derrière toi, un pas devant, puis une ruée. Et Alex Brown prévient : la chose qui te poursuit le fait parfois pour te faire peur, et parfois de façon sexy.
Moi, c'est la deuxième option qui m'intéresse, tu t'en doutes. Mais avant les romans, il y a un très vieux personnage qui habitait ces bois bien avant eux. Il est velu, il porte un gourdin, il a terrorisé des chevaliers et séduit leurs dames. Je te présente l'homme sauvage.
Enkidu, le premier sorti du bois
Le plus ancien homme sauvage connu vient de Mésopotamie. Dans l'Épopée de Gilgamesh, Enkidu est poilu, élevé par les bêtes, ignorant tout de la civilisation et des humains. Puis il passe une nuit avec Shamat, une prostituée du temple. Ses compagnons animaux l'abandonnent alors, et il devient un homme parmi les hommes.
Relis bien : la première créature des bois de la littérature est civilisée par une femme, dans un lit. Je ne dis pas que la monster romance est née en Mésopotamie. Je dis juste que l'idée traîne depuis longtemps.
Le velu du Moyen Âge, et le cousin des orcs
L'Europe médiévale en fait une figure à part entière autour du XIIe siècle. Il est couvert de fourrure sauf aux mains, aux pieds et au visage. Il tient une massue ou une souche, porte une ceinture de fleurs ou de branches, et on le dessine parfois en train d'arracher un arbre. L'arbre arraché rappelle son habitat, et peut-être sa puissance sexuelle. Toute cette pilosité, au Moyen Âge, voulait dire brutalité, mais aussi vigueur au lit.
Où vit-il ? Pas au bout du monde : juste à la lisière. L'historien Jacques Le Goff le résume ainsi : la forêt, silva, est sauvage, silvatica, parce qu'elle est le lieu des bêtes qu'on chasse, mais aussi des charbonniers et des porchers. L'homme sauvage vit à deux pas des hommes. C'est tout le frisson.
Et regarde ses noms. Les Anglais disaient wodewose, un nom où l'on entend wood, le bois. Au Tyrol, on l'appelait Orke, en Italie orco, des noms liés à Orcus, le dieu romain de la mort. Notre ogre français a la même origine, et les orques de la fantasy aussi. Quand tu ouvres une romance d'orc, tu tiens un lointain cousin de l'homme des bois.
Même Merlin y passe. Dans la Vita Merlini, vers 1150, Geoffroy de Monmouth le fait fuir dans la forêt après l'horreur d'une bataille, pris d'une étrange folie : « Il devint un Homme des Bois, comme s'il s'était dévoué aux bois. »
Le jour où la dame a préféré le sauvage
Au début, c'est simple. L'homme sauvage est l'anti-chevalier. Sur des coffrets d'ivoire du XIVe siècle, qu'on peut voir au musée de Cluny, au Louvre et au Metropolitan Museum de New York, des chevaliers délivrent leur dame des mains des sauvages à coups de lance. L'historien Florent Pouvreau oppose les deux : les exploits du chevalier sont dictés par l'amour de la dame, quand le sauvage oscille « entre brutalité, animalité et recherche du plaisir ».
Et puis, à la fin du XIVe siècle, tout bascule. L'homme sauvage devient un rival du chevalier dans la conquête de la dame. Sa vie loin des vices de la cour lui donne une sorte de pureté, et il arrive qu'elle le préfère. Lancelot lui-même devient sauvage un temps. Une tapisserie des années 1470-1480, conservée au Nationalmuseet de Copenhague, montre l'homme sauvage captif d'une dame. Le sauvage pris par la dame, et pas l'inverse : je n'aurais pas mieux écrit le dénouement.
28 janvier 1393 : le roi déguisé en homme sauvage
Il y a une histoire que je ne peux pas raconter en riant, parce qu'elle a fait quatre morts. À Paris, à l'hôtel de la Reine Blanche, la reine Isabeau de Bavière donne un bal pour le remariage d'une de ses dames de compagnie. Sur une idée de Hugonin de Guisay, le roi Charles VI et cinq compagnons se déguisent en sauvages. On coud sur eux des costumes de lin enduits de poix, couverts de plumes et d'étoupe, pour qu'ils paraissent « poilus et velus du chef jusques à la plante du pied ». Et ils portent des chaînes.
Le duc d'Orléans, frère du roi, approche une torche pour voir qui se cache sous les masques. Le lin prend feu. La duchesse de Berry, quatorze ans, enveloppe le roi dans sa robe et ses jupons et étouffe les flammes. Ogier de Nantouillet se jette dans le cuvier où l'on rinçait les coupes. Les quatre autres meurent de leurs brûlures. Le roi, déjà fragile, sombre dans la folie. On l'appelle depuis le Bal des ardents, et Edgar Allan Poe en a tiré sa nouvelle « Hop-Frog ».
Le liéchi, celui qui enlève les jeunes femmes
Va plus à l'est, et l'homme des bois change de visage. Dans les croyances slaves, le liéchi, en russe леший, porte un nom qui veut dire à peu près « homme des bois ». Il garde la forêt et ses bêtes. Il n'a pas d'ombre, peut se faire petit comme une souris ou grand comme un arbre, a la peau bleue, la barbe et les cheveux en mousse. Il égare les voyageurs, et il enlève parfois des jeunes femmes. Pour l'amadouer, on pose un œuf rouge ou une tranche de pain salée sur une souche.
Le folkloriste Alexandre Afanassiev a recueilli un conte qui me hante. Une jeune fille imprudente est enlevée par un liéchi. Trois ans plus tard, un chasseur le tue, au grand désespoir de la jeune fille, que le liéchi avait nourrie tout ce temps. Ramenée chez des parents qu'elle avait oubliés, elle finit par épouser le chasseur. Et personne ne retrouve jamais la cabane où elle a vécu avec lui.
Le conte appelle ça un sauvetage. Moi, j'ai envie de lire la version où elle y retourne.
Ce qu'Alex Brown a trouvé dans les bois
C'est exactement le chemin qu'a pris la fiction récente. En tête de la liste de Reactor, il y a Silver in the Wood, une novella de 112 pages de la Britannique Emily Tesh, couronnée en 2020 par le World Fantasy Award. Tobias Finch est l'homme sauvage des bois de Greenhollow depuis des siècles, avec ses dryades et son chat. Il croise Henry Silver, spécialiste du folklore et nouveau propriétaire de Greenhollow Hall. Un slow burn entre deux hommes, gothique et douillet à la fois, qu'Alex Brown range parmi ses romances de fantasy préférées.
Les quatre autres titres de la liste penchent vers l'horreur, la fantasy sombre et le roman pour ados, et le monstre n'y séduit personne. Pour la version qui séduit, il faut venir chez moi.
Tes prochaines lectures, si tu veux qu'on te suive dans les bois
La chasse la plus littérale de mon catalogue, c'est La Proie. « Celle qui court sans savoir vers qui court au hasard. Je refuse le hasard. » Chaque automne, les omegas non liées courent dans la forêt et les alphas chassent : celui qui attrape garde jusqu'à l'aube. Mon héroïne a choisi le nord, le territoire de Thane, celui qui ne court jamais. Il marche. Une novella dark d'un peu plus d'une heure : lis les avertissements sur la fiche avant.
Pour la clairière et le feu de camp, prends J'ai commandé un satyre. « Le miroir ondule. De l'autre côté : une clairière, un feu de camp, et lui. » Une femme qui sourit toute la journée par métier trouve une carte de Madame V. dans une veste de friperie, et commande la seule chose qu'on ne lui a jamais laissée être : une bête. Sabots, cornes, une nuit où elle n'a plus à être aimable. Une nouvelle romantique, moins d'une heure.
Si tu préfères la forêt qui apparaît d'un coup, c'est J'ai négocié avec un fae. « Mon cerveau dit beau. Mon estomac dit fuis. » Elle vient récupérer un médaillon familial dans une clairière qui n'existait pas dix minutes plus tôt. Le prince fae accepte de négocier, mais chaque réponse a un prix, et c'est son glamour qui fait payer. Une nouvelle romantique, moins d'une heure.
Et pour le cousin de l'orc, l'héritier d'Orcus, L'ogre me vouvoie et me fait jouir. « La seconde, c'est que les statues ne taillent pas leurs rosiers. » Son voisin du Yorkshire fait deux mètres et des poussières, a des défenses, boit son Earl Grey à dix-sept heures pile et la vouvoie. Elle aurait dû fuir. Elle a pris une deuxième tasse. Une comédie de moins d'une heure.
Par lequel commencer ?
Pour sentir quelqu'un te traquer entre les arbres, La Proie. Pour la fête païenne et le droit d'être une bête toi aussi, le satyre. Le fae si tu aimes que ça se joue d'abord avec les mots, et l'ogre pour rire, une tasse à la main.