LÉNA ORSO

La Belle et la Bête : le conte français qui a tout donné à la monster romance

Par · Publié le 19 septembre 2026

Le 19 septembre 2026, le blog américain Smart Bitches, Trashy Books glissait dans son « Book Beat » deux romances inspirées de La Belle et la Bête. L'une, A Thorn in Every Heart de Kate King, pose une question qui m'a fait sourire : et si Belle n'était jamais retournée au château enchanté ? Un croisement avec Anastasia, annoncé « spicy », et la chroniqueuse avoue avoir dressé l'oreille.

Moi aussi. Car ce conte qu'on réécrit sans fin est français, né sous la plume d'une femme en 1740, et tout ce que j'écris lui doit quelque chose. Je te raconte d'où elle vient, et pourquoi, à la fin, je garde la Bête.

Psyché dormait déjà avec un monstre

Avant la Belle, il y a Psyché. Au IIe siècle, l'écrivain Apulée raconte en latin, dans L'Âne d'or, l'histoire d'une princesse trop belle pour trouver un mari. L'oracle d'Apollon promet à son père un gendre terrifiant, une créature pareille à un dragon que Jupiter lui-même redoute.

On l'abandonne en habit de deuil au sommet d'un rocher. Le vent l'emporte vers un palais aux colonnes d'or où les festins se servent tout seuls. La nuit, dans le noir complet, un amant qu'elle ne voit jamais la rejoint et lui interdit de chercher son visage. Elle finit par attendre ses visites.

Ses sœurs jalouses la persuadent qu'elle couche avec le serpent de l'oracle. Elle allume une lampe, découvre Cupidon, le plus beau des dieux, et une goutte d'huile brûlante le réveille : il s'envole. Palais enchanté, sœurs envieuses, époux qu'on croit monstrueux : tout le conte français est là, en germe.

1740 : une veuve écrit la version pour adultes

Le conte que tu connais a une autrice. Gabrielle-Suzanne Barbot, d'une famille protestante de La Rochelle, épouse en 1706 M. de Villeneuve, un officier qui perd tant au jeu qu'elle obtient la séparation de biens la même année. Veuve à vingt-six ans et sans ressources, elle écrit.

En 1740 paraît, sans nom d'autrice, La Jeune Américaine et les contes marins : pendant une traversée, des passagers se racontent des histoires, et la femme de chambre de l'héroïne raconte La Belle et la Bête. Un texte long comme un roman, écrit pour les adultes.

Et sa Bête n'a rien d'un gros chat. Quand le marchand cueille une rose, elle lui pose sur le cou « une espèce de trompe semblable à celle d'un Elephant ». Quand elle vient souper, on entend le poids énorme de son corps et le « cliquetis terrible de ses écailles ». J'adore qu'on ait oublié ça.

« Dites précisément oui ou non »

Voici ma scène préférée. Premier souper en tête-à-tête. Après une heure de conversation polie, la Bête demande à la Belle, sans détour, si elle veut bien la laisser coucher avec elle. Oui, en 1740.

La Belle pousse un cri : « Ah Ciel ! je suis perdue. » Et la Bête répond, tranquillement : « Nullement. Mais sans vous effrayer répondez comme il faut. Dites précisément oui ou non. » Elle dit non. Il lui souhaite le bonsoir et s'en va. Il reposera la question chaque soir, pendant des mois, et acceptera chaque non. La nuit, la Belle rêve d'un bel inconnu, sans savoir que c'est lui.

Un monstre maître des lieux, qui pourrait tout prendre et attend un oui clair : la créature qui demande avant de toucher vient de là.

1756 : la gouvernante taille dans le texte

Madame de Villeneuve meurt en décembre 1755. En 1756, Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, Rouennaise devenue gouvernante à Londres, publie un manuel d'éducation, le Magasin des enfants. Elle y abrège le conte, supprime ses querelles de fées et ne cite pas Villeneuve. C'est sa version que presque toutes les adaptations suivront.

La Bête ne parle plus de lit : « La Belle, voulez-vous être ma femme ? » Elle vient chaque soir à neuf heures, et la Belle finit par guetter sa montre. Dans son appartement l'attendent une grande bibliothèque et un clavecin (Disney n'a rien inventé). Un soir, elle soupire : « c'est bien dommage qu'elle soit si laide, elle est si bonne ! »

La spécialiste des contes Maria Tatar rappelle qu'il s'adressait à des filles dont on arrangerait sans doute le mariage : apprendre à aimer celui qu'on vous donne. Mais une phrase trahit tout. Quand la Bête devient « un prince plus beau que l'Amour », la Belle « ne put s'empêcher de lui demander où était la Bête ».

« Rendez-moi ma Bête ! »

Jean Cocteau a entendu cette question. Son film sort en 1946, avec Jean Marais en Avenant, le prétendant de Belle, en Bête et en prince. Le masque demandait environ trois heures de pose, et avec ses crocs fixés sur les dents, Marais mangeait surtout de la purée et de la compote.

Cocteau voulait une Bête si humaine, si supérieure aux hommes, que sa transformation en prince charmant soit un coup terrible pour la Belle. À la fin, Avenant meurt en se couvrant de poils, et la Bête ressuscite en prince, avec son visage. On raconte que Greta Garbo aurait lancé en voyant le film : « Rendez-moi ma Bête ! » L'anecdote n'est pas prouvée, mais combien de spectatrices l'ont pensé ?

En 1991, le dessin animé de Disney devient le premier film d'animation nommé à l'Oscar du meilleur film. Et là encore, franchement, qui se souvient du visage du prince ?

La monster romance garde la Bête

Ce que notre genre doit à ce conte tient en quelques images. Une femme qui entre chez le monstre pour payer une dette qui n'est pas la sienne. Un château dont on ne sort pas. Une créature qu'on craint, qu'on apprend à regarder, et qui attend un oui. La peur qui devient désir, soir après soir.

Et il y a ce que le genre refuse. Dans le conte, l'amour de la Belle sert à défaire la Bête : elle aime, il redevient un homme, rideau. Dans la monster romance, très souvent, personne ne se transforme. Les cornes et les écailles restent. C'est tout le point, à mon avis : on n'aime pas la créature malgré ce qu'elle est, en attendant mieux. On l'aime pour ça. La Belle de 1756 demandait où était passée la Bête. Nous, on ne la laisse plus partir.

Tes prochaines lectures, si tu préfères la Bête au prince

« Trois mètres, c'est toute la distance qu'on m'a laissée. » Dans Enchaînée au trône, le roi des Ombres a réduit le royaume de l'héroïne en cendres et l'a fait enchaîner au pied de son trône, sous les yeux de trois cents fae. Il attend qu'elle demande. Et sous son masque de roi parfait, c'est la créature que son corps réclame : le conte à l'envers. Une novella dark d'un peu plus d'une heure, lis les avertissements sur la fiche avant.

Si c'est la jeune fille livrée en paiement qui te parle, Jetée sur la fourrure part de quatre mots : « Je suis la dot. » Dix ans de paix contre une princesse. L'alpha du clan-loup la jette sur ses fourrures et sort sans un mot. « Ce n'est pas non plus une cellule », constate-t-elle, et au quatrième jour, c'est elle qui se lève. Une novella romantique, un peu plus d'une heure.

Si tu veux la Bête du rendez-vous quotidien, L'ogre me vouvoie et me fait jouir te la sert avec le thé. « Un ogre. J'avais un ogre pour voisin. » Deux mètres et des poussières, des défenses, un Earl Grey à dix-sept heures pile, et sous le tweed une faim très ancienne qui exige un oui prononcé à voix haute avant de se servir. Une comédie, moins d'une heure.

Et si c'est l'enchantement qui te fait rêver, prends La Gargouille. Une restauratrice nettoie une statue au fond d'une cathédrale désaffectée. Au crépuscule, elle est tiède. « Sous ma paume, la pierre bouge. » Puis elle respire. Pas de prince au matin : à l'aube, c'est la pierre qui revient, et la nuit n'a pas été assez longue. Une nouvelle romantique, moins d'une heure.

Par lequel commencer ?

Si tu veux rire, commence par L'ogre me vouvoie et me fait jouir. Si tu aimes la captivité tendre et les fourrures, prends Jetée sur la fourrure. Si tu veux une Bête de pierre qui ne devient jamais prince, La Gargouille. Et si tu as envie du château le plus sombre, Enchaînée au trône, après avoir lu les avertissements.

Toute la monster romance en français

Sources

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Des Bêtes qu'on garde