LÉNA ORSO

Des fées qu'on craignait aux fae qu'on dévore : le bon peuple en romance

Par · Publié le 5 août 2026

Tape « fae male » dans la recherche de TikTok et tu tombes sur des oreilles pointues, des princes de cours obscures et des lectrices en pâmoison. Sarah J. Maas, reine du genre, a vendu plus de 75 millions de livres.

Il y a cent trente ans, en Irlande, croire aux fées pouvait encore coûter la vie à une femme. C'est par là que la newsletter Monster Romance Reviews ouvre son enquête du 9 mars 2026 sur les fées en romance, et c'est par là que je commence aussi. Le début est grave. Ensuite, je t'emmène sous les collines creuses, chez le bon peuple et ses règles, puis vers les fae qui t'attendent chez moi.

Ballyvadlea, mars 1895

Bridget Cleary a moins de trente ans et vit à Ballyvadlea, dans le comté de Tipperary. Elle est couturière et modiste, possède une machine à coudre Singer et vend aux voisins les œufs de ses propres poules. Elle est mariée depuis 1887 à Michael Cleary, tonnelier. Ils n'ont pas d'enfants.

En mars 1895, elle tombe malade, on parle de bronchite. Un médecin passe, puis un prêtre pour les derniers sacrements. Autour d'elle, son mari et son père finissent par affirmer que la femme couchée dans ce lit n'est pas Bridget : les fées l'auraient enlevée et auraient laissé à sa place un changelin. On lui fait subir des rituels censés chasser l'intruse.

Le soir du 15 mars, devant des proches et des voisins, Michael la jette au sol devant la cheminée de la cuisine et la menace avec un morceau de bois enflammé. Sa chemise prend feu. Il l'asperge d'huile de lampe. Les témoins n'ont jamais su dire si elle vivait encore. « Ce n'est pas ma femme, aurait-il dit. C'est une vieille trompeuse envoyée à la place de ma femme. »

Trois nuits de suite, il va veiller au fort de Kylenagranagh, un ancien fort circulaire qu'on disait habité par les fées, certain que sa vraie femme en sortira sur un cheval blanc. Le corps de Bridget est retrouvé le 22 mars dans une fosse peu profonde. Michael Cleary est reconnu coupable d'homicide involontaire, condamné à vingt ans de travaux forcés, et en purgera quinze.

Les fées n'étaient pas la cause

La presse britannique s'en est emparée : en plein débat sur le Home Rule, l'autonomie de l'Irlande, le drame servait à peindre des paysans catholiques trop superstitieux pour se gouverner eux-mêmes.

En 1999, Angela Bourke publie The Burning of Bridget Cleary et regarde les choses autrement. Selon elle, Bridget avait accumulé un pouvoir économique et sexuel bien au-delà de ce qu'on concédait à une femme de son âge et de sa condition, et quand l'équilibre a basculé, toute la colère s'est tournée vers elle. La croyance aux fées n'a pas causé ce meurtre, résume Monster Romance Reviews : elle en a été l'instrument.

Une comptine est restée en Irlande : « Es-tu une sorcière, es-tu une fée, ou es-tu la femme de Michael Cleary ? » Elle dit tout. À la femme qui dérange, on cherche un autre nom.

Le bon peuple, qu'on évitait de nommer

En Irlande, les fées sont les aos sí, le peuple des tertres. La mythologie en fait les héritiers des Tuatha Dé Danann, les anciens dieux, qui se sont retirés sous les collines après leur défaite face aux Fils de Míl. Des dieux vaincus partis vivre sous terre : voilà tes fae. On les décrit d'une beauté à couper le souffle.

Surtout, on se gardait bien de les appeler par leur nom. On disait daoine maithe, les bonnes gens, ou les Bons Voisins, le Beau Peuple. Une vieille comptine écossaise est limpide : appelle-moi fée et je te pourrirai la vie, appelle-moi bon voisin et je serai un bon voisin. Et qui connaissait le vrai nom d'une fée pouvait, disait-on, la plier à sa volonté. Tu vois déjà le potentiel.

Chez nous, le mot « fée » vient du latin fata, une déesse de la destinée. En ancien français, « faé » était même un adjectif qui voulait dire enchanté. Avoue qu'il ressemble drôlement au « fae » de nos couvertures.

Ne mange rien, garde du fer sur toi

Le folklore des fées tient du manuel de survie. Le fer froid les repousse : on gardait du fer près de la porte et du berceau, contre les voleurs de bébés. Manger la nourriture du pays des fées était dangereux. Et leur or redevenait feuilles mortes sitôt payé.

Et puis il y a le glamour. Le mot est écossais, attesté en 1715, et désignait un sortilège, une illusion ; Walter Scott l'a popularisé. Un vieux conte : une sage-femme appelée chez une grande dame reçoit un onguent pour les yeux du nouveau-né, s'en met par mégarde, et le palais redevient une caverne misérable. Dès qu'elle se trahit, on l'aveugle.

Dans la ballade de Thomas le Rimeur, la reine des elfes emmène Thomas sur son cheval et lui interdit de cueillir un fruit de son jardin, sous peine de malédiction. Il reste sept ans chez elle. Selon les versions, il en revient avec une langue qui ne peut plus mentir. Retiens ce détail, il va te servir.

De Tam Lin au fae male

La ballade écossaise Tam Lin, attestée dès 1549, est déjà une romance. Janet cueille une rose dans le bois de Carterhaugh, Tam Lin surgit, et elle refuse ensuite de renoncer à lui. Il était mortel, capturé par la reine des fées, et le peuple des fées paie à l'enfer une dîme tous les sept ans, à Halloween : Tam Lin craint d'être le prochain livré. Pour le sauver, Janet doit le faire tomber de son cheval blanc et le tenir contre elle pendant que les fées le métamorphosent.

Sarah J. Maas voulait au départ faire de A Court of Thorns and Roses, paru en 2015, une réécriture de La Belle et la Bête, de Tam Lin et d'un autre conte, et l'un de ses fae s'appelle Tamlin. Holly Black, dans The Cruel Prince en 2018, donne à ses fées l'incapacité de mentir. Le fae male n'a rien inventé : il porte sous ses oreilles pointues les règles de Thomas et de Janet.

Ce qui me frappe, c'est le chemin parcouru. Ces croyances ont servi d'arme contre une vraie femme. Sur la page, elles sont devenues un terrain où l'héroïne négocie, pose ses conditions et choisit la créature qu'elle veut garder.

Tes prochaines lectures, si le bon peuple t'a ensorcelée

Si c'est la langue de Thomas qui t'a plu, commence par Le fae m'a fait tout avouer. « La règle est simple chez eux : tout se paie, et le prix n'est jamais de l'argent. » Mon héroïne est venue chercher un nom. Le fae pose ses conditions : un pacte, et tant qu'il tient, ni lui ni elle ne peuvent mentir. Ses premières questions sont polies. Celles d'après, beaucoup moins. Une nouvelle romantique, moins de trois quarts d'heure.

Si tu te sens l'âme de la sage-femme à l'onguent, lis Son glamour ne marche pas sur moi. Là où toute la cour voit un visage de statue, mon héroïne voit des iris en fente et des dents trop longues. « Beau comme un couteau est beau, car on y sent le danger. » Le prince, qui n'a jamais séduit sans magie, va devoir apprendre à genoux, à ses conditions à elle. Une nouvelle romantique, une petite heure.

Si tu veux rire, Pas le temps pour ta prophétie s'ouvre dans une brasserie de village. « Et le noir au fond de ma grange n'est plus du noir. Il a une forme. Il a des épaules. » C'est un roi des Ombres, venu annoncer à la brasseuse qu'elle est l'Élue. Sauf que sa prophétie ne se scelle que sur une femme consentante, et qu'il va devoir la séduire. Une comédie d'un peu plus d'une heure.

Et si tu as envie d'ombre, Enchaînée au trône est une novella dark. Le roi des Ombres a réduit son royaume en cendres et l'a fait enchaîner au pied de son trône, offerte à toute sa cour. « Personne ne me touche. C'est pire. » Plus sa cour la dévore des yeux, plus son glamour mord, et lui attend qu'elle demande. Compte un peu plus d'une heure, et lis les avertissements sur la fiche avant.

Par lequel commencer ?

Pour rire, Pas le temps pour ta prophétie. Pour un pacte qui arrache la vérité, Le fae m'a fait tout avouer. Pour une héroïne qui reste debout quand le prince tremble, Son glamour ne marche pas sur moi. Pour la cour dans ce qu'elle a de plus cruel, Enchaînée au trône.

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Sources

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Les fae de Léna Orso