Il y a environ quinze siècles, à Nippur, en Mésopotamie, un homme a voulu rompre avec une démone. Avec un bol en terre cuite couvert d'une formule en spirale, enterré à l'envers sous sa maison. C'est une des scènes que raconte la newsletter Monster Romance Reviews dans son enquête du 11 février 2026 sur les démons, et je ne m'en suis pas remise.
Le démon amant n'est pas né avec la romance paranormale. Installe-toi, je te raconte sa longue carrière dans nos lits, de Lilith aux djinns, puis je te dis lesquels t'attendent chez moi.
Une lettre de divorce enterrée sous le seuil
Entre 400 et 800 de notre ère environ, dans ce qui est aujourd'hui l'Irak et l'Iran, juifs, chrétiens, mandéens et païens font inscrire des bols ordinaires en araméen. Le texte tourne en spirale, et au centre on dessine souvent une lilith ou un autre démon, ligoté.
On les enterre retournés, sous le seuil ou dans les coins de la maison, pour piéger ce qui rôde. À Nippur, presque chaque maison fouillée du quartier juif en cachait au moins un. On en a répertorié environ deux mille.
Un bol protège une femme, Rashnoi, et son mari contre les liliths « mâles et femelles », et leur signifie : voici votre acte de divorce et votre lettre de séparation, envoyés par les saints anges. Un autre décrit ces liliths qui apparaissent « aux hommes sous l'apparence de femmes et aux femmes sous l'apparence d'hommes », et couchent avec les humains la nuit comme le jour. On ne chassait pas un fantôme : on congédiait un amant.
Lilith refusait d'être en dessous
Ces liliths viennent de loin. Les textes cunéiformes de Mésopotamie parlent déjà des lilû et de leurs sœurs, les lilītu et les ardat lilî, esprits de jeunes gens morts avant d'avoir pu se marier ou avoir des enfants. Le Talmud en garde un conseil très concret, attribué au rabbin Hanina : ne dors pas seul dans une maison, car celui qui dort seul, une lilith le saisit.
Mais c'est l'Alphabet de Ben Sira, composé entre le VIIIe et le Xe siècle, qui fait d'elle une héroïne. Dieu y façonne Lilith avec la même terre qu'Adam, et le couple se dispute aussitôt : qui sera dessus ? Adam refuse d'être en dessous. Lilith lui répond : « Nous sommes égaux, puisque nous avons été créés tous deux de la terre. » Adam ne veut rien entendre. Elle prononce le nom ineffable de Dieu et s'envole.
Trois anges la rattrapent au milieu de la mer. Elle refuse de rentrer, et accepte que cent de ses enfants démons meurent chaque jour plutôt que de céder. La première femme d'Adam a préféré l'exil à la position qu'on lui imposait.
Au XIIIe siècle, la Kabbale lui donne un époux à sa mesure, Samaël. La Jewish Women's Archive résume ce qu'elle incarne : une femme que la société ne peut pas contrôler, qui choisit elle-même ses partenaires. Pas étonnant qu'en 1976, un magazine féministe juif américain ait pris son nom.
Couché dessus, couchée dessous
Le latin donne à ces visiteurs nocturnes des noms d'une franchise désarmante. L'incube vient de incubare, « être couché sur ». La succube, de succubare, « être couchée dessous ». Tout est dans la grammaire.
Au Moyen Âge, l'affaire devient sérieuse. La légende fait de Merlin l'enchanteur le fils d'un incube et d'une mortelle, et Thomas d'Aquin se demande gravement qui est le père de ces enfants-là. Sa réponse : toujours un homme, le démon ne faisant que transporter la semence.
On range aujourd'hui ces visites du côté de la paralysie du sommeil : le poids sur la poitrine, une présence, le corps qui ne répond plus, parfois une excitation inexpliquée. Dès 1560, Pierre Boaistuau soupçonnait aussi que l'incube pouvait masquer le viol de femmes par des hommes bien réels.
Le Marteau des sorcières, ou quand le fantasme devient une accusation
Et puis il y a Heinrich Kramer. Dominicain né à Sélestat, inquisiteur, il arrive à Innsbruck en 1485 pour y juger des sorcières. Parmi les accusés, Helena Scheuberin, une femme mariée qui l'avait maudit en pleine rue et détournait les fidèles de ses sermons. Pendant le procès, Kramer s'attarde tant sur sa sexualité que les procès sont suspendus, et l'évêque, Georg Golser, finit par lui ordonner en 1486 de quitter son diocèse.
Kramer écrit alors le Malleus Maleficarum, le Marteau des sorcières, publié en 1486 ou 1487. Le titre latin est au féminin, et ce n'est pas un hasard : selon le livre, les femmes, plus faibles dans la foi et plus charnelles, sont les proies désignées du démon. Les sorcières y ont des rapports avec les démons, et de longs chapitres traitent des incubes et des succubes. Monster Romance Reviews résume son raisonnement d'une phrase glaçante : les démons doivent exister, puisqu'ils couchent avec les sorcières.
En 1490, les théologiens de Cologne le condamnent. Le livre recommande la torture pour obtenir des aveux et la mort comme seul remède sûr. On en compte une trentaine d'éditions jusqu'en 1669.
Ce qu'il a contribué à installer n'a rien d'un fantasme. Entre 1400 et 1775 environ, quelque 100 000 personnes ont été poursuivies pour sorcellerie en Europe et en Amérique britannique, et entre 40 000 et 60 000 ont été exécutées. Après la parution du Malleus, environ trois accusés sur quatre étaient des femmes, souvent pauvres, âgées, veuves ou célibataires. Aucune n'avait couché avec un démon.
Les djinns, faits d'un feu sans fumée
Selon le Coran, les djinns sont créés d'un « feu sans fumée », quand les humains le sont d'argile. Ils ont leur libre arbitre, peuvent être croyants ou non, et changent de forme à volonté, avec une préférence marquée pour le serpent.
Avant l'islam déjà, on les disait capables de protéger, d'épouser, d'enlever ou de posséder les humains. Une histoire célèbre raconte comment le djinn Manzur tomba amoureux d'une femme, Habbah, et lui enseigna l'art de guérir. Les juristes musulmans ont sérieusement débattu du mariage avec un djinn. La plupart l'interdisent, mais les enfants de ces unions passaient pour exceptionnellement doués, et certains récits font de la reine de Saba une descendante de djinn.
Plusieurs contes des Mille et Une Nuits en mettent en scène, et Hassan de Bassorah y épouse une princesse djinn. Quant au « génie » de la lampe, le mot vient du latin genius, pas de l'arabe : ce sont les traductions des Nuits au XVIIIe siècle qui l'ont collé aux djinns.
Tes prochaines lectures, si ces amants de la nuit t'ont tentée
Commence par l'incube, évidemment. « Je ne les détestais pas. » Dans Visitée par un incube, l'héroïne s'installe seule, sans avoir écouté le rabbin Hanina. La première nuit, rien. La deuxième, des bleus aux hanches, des empreintes de pouces trop larges pour être les siens. Elle installe une caméra : sur la vidéo, son corps s'ouvre sous un poids que l'objectif ne capte pas. La cinquième nuit, elle fait semblant de dormir. C'est une nouvelle dark de trois quarts d'heure à peine : lis les avertissements sur la fiche avant.
Si Lilith et son refus d'être en dessous t'ont plu, J'ai trouvé un djinn dans mon hammam est pour toi. « Le hammam ferme dans une heure et la salle est à moi. » Chaque mardi à dix-huit heures, elle tire le verrou. Ce mardi-là, la vapeur prend forme, et chaque bassine versée sur les pierres le rend plus dense, jusqu'à deux fois sa taille. Son eau, sa vapeur, sa décision. Une nouvelle romantique d'une cinquantaine de minutes.
Pour le feu sans fumée, J'ai commandé un djinn. « Le thermostat affiche dix-neuf. J'en sens douze. » Après vingt ans de mariage avec un homme tiède, l'héroïne trouve sous sa porte une carte : Location de créatures, sur invitation. Elle veut ce qui brûle. De l'autre côté du miroir l'attend une créature de feu qui la vouvoie comme à un autre siècle et promet de la brûler, très lentement. Une nouvelle romantique, un peu moins d'une heure.
Et si tu veux rire, Le démon passait une mauvaise semaine. Colette, soixante ans, est celle qu'on envoie quand quelque chose grogne dans une cave. Ce soir, c'est un démon qui lui promet de briser son âme, et elle lui demande : « Tu as mangé ? » C'est une comédie d'un peu plus d'une heure, et c'est lui qui finit par la supplier de revenir.
Par lequel commencer ?
Pour frissonner, l'incube. Pour une héroïne qui décide de tout, le hammam. Si tu as froid depuis trop longtemps, le djinn de feu. Et pour rire, Colette t'attend au fond du cellier.