LÉNA ORSO

Polidori contre Byron : le vampire romantique est né d'une rancune

Par · Publié le 11 août 2026

Ton vampire pâle, aristocrate, trop beau pour être honnête, qui séduit tout un salon d'un regard ? Il n'est pas sorti d'une crypte des Carpates. Il est sorti d'une villa au bord du lac Léman, en 1816, et de la mauvaise humeur d'un médecin de vingt ans contre son patron, Lord Byron.

La newsletter Monster Romance Reviews, dans la longue enquête sur les vampires qu'elle a publiée le 14 janvier 2026, le résume d'une phrase que j'adore : chaque vampire ténébreux de romance doit quelque chose à la brouille entre Polidori et Byron. Installe-toi, je te raconte cette histoire de rancune, et je te dis ensuite où mordre chez moi.

Avant le dandy, il y avait le cadavre gonflé

Oublie les pommettes. Dans les récits populaires d'Europe, le vampire est un mort qui revient voir ses proches, et il n'a rien de sexy. On le décrit gonflé, rougeaud ou violacé, du sang au coin de la bouche et du nez, encore enveloppé dans son linceul. Les crocs ? Presque jamais. Paradoxe délicieux : le suspect avait souvent l'air plus en forme qu'un mort ne devrait l'être.

Au début du XVIIIe siècle, en plein siècle des Lumières, une vraie panique traverse l'Europe. En 1725, en Serbie, on raconte que Petar Blagojević, mort à soixante-deux ans, est revenu réclamer à manger à son fils. L'auteur Paul Barber y voit surtout la décomposition mal comprise : les gaz gonflent le corps et poussent le sang vers la bouche, ce qui donne au mort cet air « bien nourri ». La croyance n'a pas complètement disparu. Début 2004, en Roumanie, des proches de Petre Toma, mort quelques semaines plus tôt, qui craignaient qu'il soit devenu vampire, ont déterré son corps, brûlé son cœur et bu les cendres mélangées à de l'eau.

Genève, 1816 : l'été qui n'a jamais eu lieu

Lord Byron a fui l'Angleterre en avril 1816, poursuivi par le scandale de sa séparation, des rumeurs de liaison avec sa demi-sœur et des dettes qui s'empilent. C'est l'homme qu'une ancienne maîtresse, Lady Caroline Lamb, aurait décrit comme « fou, méchant et dangereux à connaître ». Avoue que ça ressemble à une fiche de personnage.

Le 10 juin, il loue la villa Diodati à Cologny, au bord du lac Léman. Avec lui voyage son médecin personnel, John William Polidori, diplômé d'Édimbourg à dix-neuf ans avec une thèse sur le somnambulisme. L'éditeur John Murray lui a promis 500 livres pour tenir le journal du voyage. Tout près s'installent Percy Shelley, Mary Godwin, qui deviendra Mary Shelley, et sa demi-sœur Claire Clairmont.

Cet été-là, il ne cesse de pleuvoir. On s'enferme, on lit à voix haute la Fantasmagoriana, un recueil d'histoires de fantômes allemandes traduites en français, et une nuit de juin, Byron lance : « Nous allons chacun écrire une histoire de fantômes. » Mary, dix-huit ans, commence ce qui deviendra Frankenstein. Byron, lui, griffonne un début d'histoire et l'abandonne.

Un médecin vexé et un poète qui s'ennuie

Entre Byron et Polidori, ça ne prend pas. Byron se lasse vite de ce jeune compagnon qu'il trouve immature. Le blog de la Cambridge Library Collection a une formule parfaite : les deux hommes ne se sont jamais entendus, comme deux égocentriques sous le même toit. En septembre 1816, Polidori est congédié et part seul pour l'Italie.

Mais il garde en tête le brouillon abandonné de Byron. Deux amis anglais voyagent vers l'Orient, l'un meurt dans un cimetière turc et fait jurer à l'autre de garder le secret. Selon Polidori, Byron voulait le faire revenir vivant en Angleterre, pour courtiser la sœur de son ami. Polidori reprend l'idée, écrit son histoire en « deux ou trois matinées oisives », et donne à son vampire un visage qu'il connaît très bien.

Lord Ruthven a les traits de Byron

Le vampire s'appelle Lord Ruthven, et le nom n'a rien d'innocent. C'est celui du héros de Glenarvon, le roman à clé publié en mai 1816 par Lady Caroline Lamb, portrait peu flatteur de son ancien amant. Même la jeune Grecque que Ruthven tue, Ianthe, porte le prénom d'une dédicace de Byron. Le clin d'œil saute aux yeux.

Et quel personnage. Un lord à la pâleur mortelle, dont la beauté donne pourtant envie aux femmes de le captiver, qui entraîne le jeune Aubrey dans un voyage en Europe et prend plaisir à perdre ceux qu'il approche. Mortellement blessé, il fait jurer à Aubrey de taire sa mort pendant un an et un jour, et meurt en riant. Puis il réapparaît à Londres, en pleine forme, et se fiance à la sœur d'Aubrey, qui ne peut rien dire, lié par son serment. Le soir des noces, la mariée est retrouvée vidée de son sang.

Le Vampire paraît le 1er avril 1819 dans le New Monthly Magazine, sans l'accord de Polidori, avec la mention « Un conte de Lord Byron ». Succès immédiat. Goethe le déclare même le chef-d'œuvre de Byron. Byron dément, Polidori écrit au journal que « le canevas est certes de Lord Byron, mais le développement est de moi ». Les chercheurs discutent encore de sa part de rancune. Ce qui est sûr, c'est que le vampire quitte ce jour-là le village pour le salon.

Polidori meurt en août 1821, à vingt-cinq ans, accablé par la dépression et les dettes de jeu. L'enquête conclut à une mort naturelle, mais on soupçonne depuis un suicide.

De la Porte-Saint-Martin à la romance

Paris s'empare de Ruthven dès 1820 : Charles Nodier en tire, avec Pierre Carmouche et Achille de Jouffroy, une pièce jouée avec grand succès au théâtre de la Porte-Saint-Martin, et Dumas y fera allusion dans Le Comte de Monte-Cristo. Les crocs arrivent en cours de siècle avec Varney le vampire. En 1872, Carmilla de Sheridan Le Fanu offre une vampire qui fait des déclarations brûlantes à la jeune Laura, entre attirance et effroi. Bram Stoker s'appuie sur Polidori et sur Le Fanu pour écrire Dracula en 1897.

Le reste, tu le connais. À partir des années 1960, avec la série de romans Barnabas Collins, le vampire devient un héros tragique et poétique plutôt que l'incarnation du mal. Anne Rice suit en 1976 avec Entretien avec un vampire, puis viendra Twilight. William McKelvy, enseignant-chercheur en littérature anglaise à l'université Washington de Saint-Louis, fait d'ailleurs remonter le teint mortel et le charme ambigu d'Edward Cullen directement au duo Polidori-Byron. Monster Romance Reviews pose la question qui fâche : sans le vampirisme, le comportement d'Edward passerait pour de l'emprise. Le surnaturel sert justement à rendre ce désir dangereux sans danger, le temps d'un livre.

Tes prochaines lectures, si Lord Ruthven t'a mis l'eau à la bouche

« Trois points font une ligne. La ligne ne finissait pas. » Dans Une mortelle pour deux vampires, Ombeline authentifie des portraits. Une photo de 1847 et une vidéo de 2019 montrent le même homme, elle a mis deux ans à en être sûre, puis elle est allée sonner. Ils partagent un hôtel particulier du Marais depuis le XVIIe siècle, et un serment : ne jamais toucher une mortelle. Une novella romantique d'un peu plus d'une heure, et un pacte qui tient. Pour l'instant.

« Je prends le synthétique. » Dans Le vampire est sobre depuis 200 ans, l'héroïne est donneuse de sang assignée, deux séances par semaine, 450 ml. Son receveur ne veut pas d'elle. Jusqu'au jour où elle se coupe sur une ampoule et où ses yeux à lui changent de couleur. Une nouvelle dark de moins d'une heure : lis les avertissements sur la fiche avant.

« Je souris. C'est bizarre et j'aime les choses bizarres à deux heures du matin. » La Morsure commence dans un bar de Lyon qui ferme, face à un grand homme pâle qui ne boit pas. Puis deux canines dans le cou, dans une ruelle à trois heures du matin, et une héroïne qui revient le lendemain pour qu'il recommence. Nouvelle dark, moins d'une heure, avertissements sur la fiche.

« On ne m'a pas volée à une vie. On m'a faite pour celle-ci. » Sept morsures, une couronne est la plus longue des quatre : compte près d'une heure et demie. Une fille élevée par sept clans pour une seule nuit, à genoux sur la pierre, un pacte qui se renoue dans sa chair, et l'Ancien qui attend que les six autres aient fini. Novella dark : lis les avertissements sur la fiche avant.

Par lequel commencer ?

Si tu veux l'aristocrate de Polidori en version romantique, un hôtel particulier du Marais et un serment fragile, prends Une mortelle pour deux vampires. Si tu aimes la tentation qui se refuse, c'est Le vampire est sobre depuis 200 ans. Pour une rencontre nocturne qui va vite, La Morsure. Et si tu veux la cérémonie, l'assemblée qui regarde et la couronne au bout, Sept morsures, une couronne.

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Sources

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